Pour son premier long-métrage, Alex Russell (à ne pas confondre avec l’acteur australien du même nom) part d’une prémisse connue et revue, et en profite pour construire un film foncièrement actuel et contemporain, mais aussi vicieusement tordu que cruellement torturé. Aidé par une équipe douée et une distribution à l’avenant, son Lurker amuse, trouble et risque certainement de ne pas nous quitter.
C’est un pas de deux dément et délirant que met en scène Alex Russell, en jouant sur les multiples facettes de la célébrité, autant éphémère et instantanée que pérenne.
Dans ce délire aux allures paranoïaques, oubliez l’insipide Hurry Up, Tomorrow du pourtant talentueux Trey Edward Schults, puisque le toujours fascinant Archie Madekwe, aperçu dans Midsommar, Saltburn et Gran Turismo notamment, est non seulement un meilleur acteur qu’Abel Tesfaye, alias The Weeknd, mais il s’acquitte également brillamment de la tâche de chanteur, en interprétant sans mal les chansons originales conçues pour le long-métrage.
Alors qu’on le retrouve parmi les producteurs du projet, on pourrait croire que Madekwe en aurait profité pour faire mousser sa carrière déjà envieuse, mais ce serait lui attribuer des intentions qui n’existent pas, puisque tout, ici, est mis en oeuvre pour faire briller tour à tour chacun des éléments, mais aussi les pions du récit.
Sa performance n’est rien sans celle, complètement démentielle, imprévisible et en constante métamorphose de l’ingénu Théodore Pellerin, ou encore de Sunny Suljic, qui avait fait forte impression dans le Mid90s de Jonah Hill.
Même chose pour Zack Fox, toxique à souhait, ce qui l’éloigne de ses ressorts beaucoup plus comiques, alors que l’irrésistible Havana Rose Liu – qu’on avait certainement remarqué dans le désopilant Bottoms – fait encore forte impression dans un rôle beaucoup moins discret qu’il n’y paraît.

Écrit avec une attention particulière aux détails que sa réalisation sait relever avec une minutie maladive, le scénario de Russell est fonceur, direct, mais jamais gratuit.
Le texte n’est ainsi pas toujours subtil, mais continuellement amusant, au point de nous empêcher de vouloir détourner le regard.
Dans son film, Russell braque d’ailleurs la caméra toujours aussi intime de Pat Scola au plus près des personnages, approche qu’on retrouve continuellement du côté de ce directeur photo, que ce soit dans des projets plus personnels, comme Sing Sing, et même à plus grande échelle, comme A Quiet Place: Day One.
Du reste, on suit la montée du Matthew, de Pellerin, qui infiltre le cercle intime du Oliver de Madekwe, chanteur vedette du moment provenant d’un milieu modeste.
Par un tour de passe-passe calculé, il est vite invité à la résidence privée de la star pour l’aider à diverses tâches, aux débauches et, plus précisément, contribuer à un documentaire en devenir.
On connaît la chanson. Pourtant, un peu comme le Black Swan de Darren Aronosky, ou même plus récemment The Substance, de Coralie Fargeat, on ne se contente pas de nous refaire un simple All About Eve, et on lorgne même plutôt du côté de Nightcrawler, en montrant les ambitions d’un individu prêt à tout pour obtenir ce qu’il souhaite.
Là où le délire devient plus tordu et captivant, c’est le fait que le but du protagoniste est loin d’être clair et que ses motifs se dessinent et se dévoilent à mesure que le récit avance.

Quel type de célébrité l’intéresse? Quel type de succès? Aime-t-il vraiment la vedette auquel il voue une appréciation singulière, ou il veut ce que l’autre possède, être ce que l’autre est?
Les questions sont nombreuses et se multiplient chaque minute et dans chaque scène.
La chose est d’autant plus sadique et cruelle, puisqu’en parallèle se dessinent aussi les jeux de manipulation de l’artiste qui met clairement son entourage à l’épreuve pour en vérifier l’allégeance, mais aussi tester ses limites. Soyez avisés, ceux que l’humiliation rend inconfortable risquent certainement de ne pas apprécier l’ensemble du visionnement.
Bien qu’on ne quitte jamais le microcosme, ce dernier n’en demeure pas moins un reflet perturbant de notre réalité, à coups de likes et de nombre de visionnements, où chaque détail de chaque publication est passé en revue.
Si la création rondement menée fait un peu de surplace à mi-parcours et que la dernière partie s’étire un peu en jouant sur les limites (de ses personnages et des spectateurs), tout cela est minime, comparativement à l’efficacité du reste du long-métrage.
Après tout, on joue avec brio avec notre esprit, qui s’amuse tout du long à essayer de voir et comprendre qui ressortira grand gagnant de ce combat inavoué pour le succès.
Lurker ne se vante certainement pas d’être original, mais à l’image de ses personnages, sait absolument bien tirer profit de l’ère du temps, de ses thématiques et de ses inspirations, pour en faire une oeuvre féroce qui marquera les esprits.
7/10
Lurker est présenté à Fantasia, vendredi le 1er août. Il doit prendre l’affiche en salle le 29 août prochain.





