Il est des œuvres très ambitieuses qui pèchent par leur trop grande ambition. Anna, ces trains qui foncent sur moi, la pièce de trois heures et quelques très librement inspirée du roman de Tolstoï, Anna Karénine, possède de grandes qualités, mais aurait beaucoup gagné à ne pas s’étendre comme elle le fait dans un épilogue détaillé et interminable.
Cela reste une pièce intéressante, dont la première partie (pourtant la plus longue) passe très bien, est tout à fait réussie et donne envie de rester pour connaître la suite, après l’entracte.
Neuf personnes sont invitées pour un long week-end dans la belle demeure de Daria et Stéphane, située près d’un étang et en bordure de forêt.
Ce sont tous des amis, mais les liens sont aussi parfois familiaux et surtout professionnels. Certains, parmi eux, exercent en effet une carrière politique et appartiennent au même parti. Daria et Stéphane ont aussi du personnel, parmi lesquels Agathe la cuisinière et confidente, et Jeanne, qui est un peu sauvage. Tout le monde se connait bien, tout le monde s’installe et profite des attraits de la maison. Quand un invité « surprise » débarque soudain et bouleverse toute cette belle harmonie.
Régnait-il vraiment une si belle harmonie parmi les treize personnes présentes ? En fait, non. Et bien loin de là.
Toute la première partie de la pièce permet d’entrer dans la situation et le caractère des participants de cette réunion. Et il n’y a ni bienveillance, ni convivialité, mais plutôt de la rivalité, de l’hypocrisie, voire de la méchanceté gratuite. Les pointes désagréables fusent de tous côtés, les moqueries, les sous-entendus, les remarques ironiques, les pseudos-réconciliations. Chaque personnage n’est intéressé que par lui-même et n’a de cesse de régler ses comptes avec une fausse douceur.
Il y a Anna, l’épouse d’Yvan et la sœur de l’hôte Stephane. Il y a l’épouse de Stephane, Daria qui est sans doute le personnage le plus coloré et le plus drôle. Il y a Alexandre et Philippe, en couple; Marie solitaire aux grandes théories politiques opposées aux autres; Constantin et son épouse Katia tout juste enceinte; il y a Nathalie et sa mère Françoise, une ministre influente.
Chacun parle, surtout de lui-même, mange et boit beaucoup, fait mine de se réjouir dans ce lieu où règne finalement une atmosphère pesante, faite de secrets, de non-dits, de rancunes accumulées et pourtant de nécessité de se tenir unis pour préserver les apparences et continuer à exercer le pouvoir politique.
Dans des décors simples, mais efficaces, les 14acteurs sont tous irréprochables, même si certains spectateurs se plaignaient de ne pas entendre toutes les répliques.
Les dialogues sont par ailleurs très bons: on rit souvent, on s’inquiète, on se questionne, on est ému par certaines confessions. Le texte donne à réfléchir; qu’ils soient en couple ou solitaires, tous les convives sont finalement à la recherche de l’amour et particulièrement malhabiles pour le trouver. Personne n’est très heureux de son sort.
Anna adresse des prières silencieuses à sa fille qu’on ne voit pas. Des coups de feu retentissent dans la nuit. Des vérités vont être dites. Un invité inattendu débarque à l’improviste. Comme spectateur, on veut connaître la suite et la suite ne déçoit pas si ce n’est qu’elle aurait dû, à mon sens, faire l’économie de détails sur les personnages secondaires.
Après l’entracte, toutes les tensions éclatent forcément.
J’aurais aimé que l’on en reste là. Qu’on nous épargne les nouveaux changements de rythmes, les explications détaillées sur des intrigues connexes. La construction de la pièce en souffre beaucoup.
On dit de certains romans qu’ils gagneraient à ce que leur auteur coupe les 15 premières pages. Là ce sont les 15 dernières qui auraient dû passer au tordeur.
Mais j’ai quand même passé un bon moment, et la première partie, ainsi que la moitié de la seconde, méritent vraiment le déplacement.
Anna – ces trains qui foncent sur moi
Texte: Steve Gagnon
Mise en scène: Vincent Goethals
Production: Théâtre Jésus, Shakespeare et Caroline
Avec : Marie-Josée Bastien, Annick Bergeron, David Boutin, Lise Castonguay, Violette Chauveau, Frédéric Cherboeuf, Véronique Côté, Sophie Desmarais, Steve Gagnon, Alex Bergeron, Clément Goethals, Édith Patenaude, Marc Schapira, Julie Sommervogel et Salim Talbi
Décor : Anne Guilleray
Éclairages : Philippe Catalano
Costumes : Steve Gagnon
Musique : Olivier Lautem
Anna – ces trains qui foncent sur moi, du 18 au 26 octobre 2025 au TNM à Montréal





