Les entreprises de livraison Uber Eats, DoorDarsh, Deliveroo et consorts, qui s’appuient sur une armée de travailleurs contractuels, payés à la pièce, disposeraient d’un si grand avantage, sur ces travailleurs en questions, qu’elles pourraient simplement offrir un tarif très bas et attendre que les livreurs, sous pression, acceptent de mauvaises conditions.
Voilà du moins l’avis des auteurs d’une récente étude sur la question; selon ces chercheurs, qui sont rattachés au Max Planck Institute for Intelligent Systems, au Tübinger AI Center et au Ellis Institute, à Tübingen, il est ainsi possible de systématiquement tirer les salaires vers le bas.
Pour parvenir à cette conclusion, ces spécialistes ont conçu un modèle mathématique pour évaluer ce marché de l’emploi où le travailleur est dépendant d’une application appartenant à l’entreprise.
« Nous sommes partis de la littérature déjà existante, qui démontre que plusieurs de ces travailleurs gagnent très peu d’argent, une fois que nous tenons compte du temps d’attente non payé et d’autres coûts cachés », explique, par voie de communiqué, Ana-Andreea Stoica, principale autrice de la nouvelle étude.
« Ces inégalités sont particulièrement criantes lorsque l’on examine les chaînes d’approvisionnement mondiales, où les travailleurs des pays pauvres accomplissent des tâches essentielles pour des compagnies et des utilisateurs étrangers. Nous voulions comprendre le mécanisme structurel qui peut maintenir cet état de fait, et les moments où les gestes collectifs peuvent entraîner une transformation. »
De l’avis de Mme Stoica, et de ses collègues Celestine Mendler-Dünner et Moritz Hardt, les grandes plateformes numériques peuvent ainsi effectuer ce qui est appelé « suppression stochastique (ou aléatoire, NDLR) des salaires ».
Cette stratégie permet aux compagnies de faire réaliser un grand nombre de tâches par des travailleurs d’un peu partout dans le monde, tout en conservant les salaires versés à un niveau très bas, parfois même sans que ce niveau n’augmente vraiment, pendant que les tâches se multiplient.

Vous aimez nous lire et nous écouter? Pour continuer de vous offrir nos contenus, nous avons besoin de vous.
Pour seulement 5$ par mois, contribuez au succès de Pieuvre et obtenez l’accès à La Voûte, une série d’épisodes exclusifs du podcast Rembobinage. Abonnez-vous dès aujourd’hui!
Tirer parti de l’incertitude
Comment cette méthode peut-elle fonctionner? Les auteurs des travaux de recherche affirment que certaines plateformes tirent parti de l’incertitude des travailleurs à propos de leurs coûts de main-d’oeuvre.
Ainsi, les travailleurs acceptent normalement des tâches lorsque les coûts estimés sont plus faibles que la paie offerte. Cependant, dans des marchés où plusieurs nouveaux employés s’inscrivent sur une plateforme, les gens auraient généralement de la difficulté à estimer correctement leurs coûts.
Toujours par voie de communiqué, on précise que les travailleurs ne réalisent que plus tard qu’ils ont consacré beaucoup de temps à chercher des informations pertinentes et de nouvelles tâches, ou encore à apprendre à utiliser l’application de leur employeur.
En fin de compte, ces nouveaux travailleurs pourraient mal calculer leurs coûts et gagner moins cher, par heure, qu’ils ne l’espéraient.
Cela pourrait pousser les plateformes à « jouer la montre » contre les travailleurs réclamant plus d’argent: pour y parvenir, les compagnies offrent de bas salaires et attendent que quelqu’un accepte ces tâches. La pratique serait d’ailleurs courante chez les entreprises de livraison de nourriture, nous dit-on.
Pire encore, ce genre de plateformes pourraient être mal réglementées, ce qui créerait des conditions de vulnérabilité pour les livreurs.
« Les plateformes paient de bas salaires pour des raisons algorithmiques, entre autres », mentionne Mme Stoica.
« Si tout le monde s’entend sur un prix minimum pour un travail donné, lorsque le marché prendra de l’expansion, et que davantage de tâches seront offertes, les employeurs devront au moins respecter ce prix plancher. Et donc, le marché devrait se développer de façon linéaire. Cependant, s’il n’existe pas de prix minimum, et qu’il y a toujours quelqu’un qui accepte de travailler pour presque rien, alors le prix de la main-d’oeuvre peut demeurer bas, même si le marché prend de l’expansion », ajoute la chercheuse.
Changer la lutte
Pour contrer ce phénomène délétère pour les conditions de travail, les chercheurs soutiennent que la mobilisation traditionnelle, dite « horizontale », où des gens appartenant à différents groupes de travailleurs s’unissent pour réclamer un salaire minimum, est « largement inefficace » dans les circonstances.
En effet, affirment-ils, la plateforme visée pourrait simplement attendre de tomber sur un travailleur qui ne fait pas partie du groupe mobilisé, et qui accepterait alors le bas tarif proposé.
À l’inverse, une mobilisation « verticale », ou ciblée, pourrait être plus efficace, affirment les spécialistes. Il faudrait ainsi concentrer le recrutement de travailleurs mobilisés au sein de groupes spécifiques. Dans ces circonstances, même une action collective de moindre ampleur pourrait avoir un effet positif sur les conditions de travail.
Enfin, les chercheurs appellent à l’encadrement des plateformes par les différents gouvernements, notamment avec des lois sur le salaire minimum, ainsi qu’en s’assurant que ce type de travail soit catégorisé comme emploi salarié, plutôt qu’emploi à la pige, une catégorie jouissant de bien moins de protections légales.





