Ces dernières semaines, les compagnies pétrolières ont annoncé des bénéfices record pour le 2e trimestre de 2026. Exxon Mobil a engrangé 14,5 milliards de dollars, Chevron 12 milliards — son bénéfice trimestriel le plus élevé de son histoire— et Shell, 9,8 milliards, soit plus du double de ses bénéfices de la même période l’an dernier. Pourtant, aucun n’a saisi l’opportunité de forer davantage.
Leur performance est en grande partie attribuable aux contraintes d’approvisionnement provoquées par la guerre en Iran et par le blocus du détroit d’Ormuz. Les pénuries qui en ont résulté, la capacité de raffinage limitée et l’augmentation des coûts de transport. ont fait grimper les prix du pétrole et de l’essence, générant ces bénéfices exceptionnels.
Mais les entreprises n’utilisent pas ces profits pour forer de nouveaux puits ou explorer de nouveaux gisements. Elles les redistribuent à leurs actionnaires, affirment les experts. Ce qui était autrefois une industrie définie par le credo « drill, baby, drill », est désormais caractérisé par la « discipline du capital ». Soit une maîtrise accrue des dépenses, de même que des versements plus importants aux investisseurs.
Les dirigeants pétroliers s’attendaient à une année financière difficile en 2026 en raison d’un excédent d’offre, mais la fermeture du détroit d’Ormuz a limité la production pétrolière et permis aux entreprises de facturer leurs services de raffinage — à l’extérieur du Moyen-Orient — à prix fort.

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« Même si nous n’avions pas anticipé la situation actuelle, nous y étions préparés », a déclaré Darren Woods, PDG d’Exxon, lors d’une conférence téléphonique avec des analystes en juillet, selon le Wall Street Journal. « Malgré la perte temporaire d’environ 10 % de notre production en amont, nous avons obtenu des résultats financiers exceptionnels. »
Les dirigeants de Chevron ont livré une analyse similaire. En juillet, la directrice financière, Eimear Bonner, a déclaré à l’agence de presse Bloomberg que l’entreprise n’avait pas modifié sa production lorsque les prix avaient augmenté. « Nous n’avons modifié aucun de nos plans », a-t-elle affirmé.
La volonté de l’administration Trump de « libérer » — selon ses mots — l’énergie américaine des soi-disant contraintes réglementaires, se heurte donc à cette discipline financière des compagnies. Par exemple, l’administration avait assuré au public que les grandes compagnies pétrolières se précipiteraient sur les gisements du Venezuela après l’arrestation du président Nicolás Maduro, en janvier 2026. Pourtant, les activités de forage sont restées faibles. De même, alors que l’administration Trump a ouvert des terres fédérales américaines au forage, les entreprises n’ont manifesté qu’un enthousiasme modéré.
Rare critique présidentielle
Alors que les Américains voient leurs dépenses à la pompe s’envoler, le président Donald Trump est même allé, au début d’août, jusqu’à accuser les compagnies pétrolières de « gagner trop d’argent » grâce à la guerre.
« Les compagnies pétrolières et gazières réagissent davantage aux incitations financières qu’aux signaux politiques », a déclaré Clark Williams-Derry, analyste du financement de l’énergie à l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis. « Elles vont d’abord regarder leurs finances plutôt que les demandes des politiciens. »
Si la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran avait eu lieu en 2012, les compagnies pétrolières auraient peut-être considéré la flambée des prix comme une occasion de forer davantage de puits. Avec l’essor de la fracturation hydraulique et la hausse des prix au cours de la décennie précédente, de nombreuses entreprises avaient lié la rémunération de leurs PDG à la croissance de la production. Les investisseurs avaient injecté massivement des capitaux dans les compagnies pétrolières.
Mais cette période de production agressive a fini par se heurter à un effondrement des prix, notamment après qu’une coalition de pays producteurs menée par l’Arabie saoudite, ait inondé le marché de pétrole brut en 2014. Le confinement généré par la pandémie de COVID-19 a de nouveau fait chuter les prix en 2020. Et en plus, un déclin de la demande en pétrole pointe peut-être à l’horizon.
Ces cinq dernières années, les compagnies pétrolières ont adopté une approche différente. Plutôt que de récompenser une croissance agressive de la production, leurs investisseurs ont poussé ces entreprises à privilégier les forages moins coûteux, à limiter leurs dépenses et à restituer davantage de bénéfices aux actionnaires.
« Ce qui est peut-être le plus révélateur de la réaction des entreprises aux forces tumultueuses qui touchent le secteur pétrolier et gazier, c’est à quel point peu de choses ont changé » en 2026, a déclaré Tom Ellacott, vice-président principal de la recherche sur les entreprises chez Wood Mackenzie, dans un communiqué publié en juillet. « La discipline du capital s’est révélée plus durable que ne l’avaient prévu les pessimistes comme les optimistes. »
Le forage aux États-Unis, si on le mesure par le nombre de plateformes pétrolières en activité, a légèrement augmenté durant l’été, souligne Williams-Derry, mais seulement après que le président eut déclenché la guerre contre l’Iran, ce qui a fait grimper les prix du pétrole. En juin, le nombre de plateformes n’avait fait que revenir au niveau de la même période l’année précédente, selon les données de Baker Hughes, une entreprise spécialisée dans les technologies énergétiques.
Les compagnies pétrolières, poursuit Williams-Derry, ont utilisé notamment les conflits en Ukraine et en Iran, pour accroître leurs revenus. En l’absence de flambée des prix, les grandes compagnies ont même, collectivement, contracté des dettes tout en rémunérant leurs investisseurs, leurs revenus ne suffisant pas à eux seuls à financer ces versements, selon l’analyse interne de Williams-Derry de leurs flux de trésorerie.
Conséquences pour le climat
Les conséquences de cette nouvelle philosophie pour le climat sont complexes. Certes, il n’y a pas de nouveaux forages, mais la rigueur des dépenses des compagnies pétrolières en a éloigné la plupart de leurs investissements dans les énergies renouvelables.
La française TotalEnergies est la seule des grandes compagnies pétrolières internationales à avoir poursuivi vigoureusement ses activités dans ce secteur, même si l’administration Trump a accepté de lui verser plus de 900 millions de dollars pour annuler deux projets éoliens en mer, au large de New York et de la Caroline du Nord.
Par ailleurs, une discipline accrue pourrait également inciter les entreprises à récupérer et à revendre le gaz naturel qui s’échappe des champs pétrolifères, puisque maximiser les revenus des puits existants est devenu plus intéressant que de forer de nouveaux puits. Cette nouvelle attitude pourrait aussi maintenir les prix du pétrole et de l’essence à un niveau élevé plus longtemps, préservant ainsi l’attrait des véhicules électriques et des sources d’énergie renouvelable.
Les exportations chinoises de panneaux solaires et de véhicules électriques vers certains pays ont d’ailleurs connu une forte hausse pendant la guerre.
Au moins une société d’analyse, Wood Mackenzie, estime que les compagnies pétrolières faisant preuve de discipline pourraient finir par ne plus répondre à la demande mondiale, perdant ainsi une part du marché pétrolier au profit de compagnies détenues par des États, comme l’Arabie saoudite.
En définitive toutefois, cette phase de « discipline du capital » pourrait n’être que temporaire, estime Williams-Derry. Aucune compagnie pétrolière ne veut faire preuve d’une telle discipline si la conséquence est pour elle un déclin économique.





