La bande dessinée est vraiment le médium parfait pour présenter la biographie d’un homme ayant consacré sa vie au neuvième art, et c’est précisément le format qu’ont décidé d’adopter Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé avec l’album Gotlib, une vie en bandessinées.
Quiconque a fréquenté, même de manière superficielle, la bande dessinée franco-belge, a de bonnes chances d’être tombé sur l’un des nombreux albums de Gotlib. Gai-Luron, Les Dingodossiers, Rubrique-à-brac, Rhââ Lovely, Clopinettes, Cinémastock ou encore sa parodie de superhéros Superdupont, l’artiste a fait rigoler plus d’une génération de lecteurs durant sa prolifique carrière grâce à un humour parfois absurde, souvent irrévérencieux. Il n’est pas évident de résumer en seulement 80 pages le parcours d’un tel monument de la BD, mais c’est un défi que relèvent haut la main les auteurs de Gotlib, une vie en bandessinées.
Présentant les moments marquants de son existence en ordre chronologique, Gotlib, une vie en bandessinées constitue une biographie classique de Marcel Mordekhaï Gottlieb (son vrai nom), de sa naissance à Paris le 14 juillet 1934 en passant par sa jeunesse dans la France occupée, ses premiers pas dans le métier comme lettreur, ses rencontres déterminantes avec d’autres créateurs iconiques, et même sa retraite dans le Vesinet, mais ce qui frappe avant tout, c’est le ton humoristique qu’utilise l’album afin de privilégier une narration vivante et toujours ludique qui, au final, constitue le plus bel hommage à Gotlib que l’on puisse imaginer.

L’album accorde évidemment davantage d’attention au parcours artistique de Gotlib qu’à sa vie personnelle. On y découvre sa passion pour les cartoons de Tex Avery ou les dessinateurs du magazine Mad comme Harvey Kurtzman ou Wallace Wood. On y apprend qu’il détestait dessiner les décors et les voitures, qu’il a toujours été, de son propre aveu, « à moitié dépressif », soignant son mal-être à travers l’humour, ainsi que le rôle de mentor qu’a joué René Goscinny, qu’il rencontre pour la première fois en 1965 et avec qui il réalisera Les Dingodossiers avant que, débordé par le succès d’Astérix, celui-ci lui conseille d’écrire ses propres scénarios.
Au-delà d’un simple portrait biographique, Gotlib, une vie en bandessinées explore aussi le passage de la bande dessinée franco-belge à l’âge adulte. L’album revient sur la prise de contrôle de Pilote par une vingtaine de créateurs à l’ombre des troubles sociaux de mai 1968, et retrace le désir d’aborder des sujets interdits à l’époque, comme la pornographie, le blasphème, la scatologie ou le gore, ce qui mènera à la naissance de L’Écho des savanes, puis à la fondation du magazine Fluide Glacial par Gotlib et son ami d’enfance Jacques Diament. On assiste donc à l’évolution du médium, de l’humour grand public à une expression plus libre, et parfois provocatrice.

Julien Solé n’essaie pas de calquer le style graphique de Gotlib, mais en intègre tout de même les codes dans ses dessins, avec une expressivité caricaturale des visages, des ruptures de ton, et une bonne touche d’absurde. Il parsème la majorité de ses cases de petits gags visuels rigolos, place sa célèbre coccinelle un peu partout, et reprend même son lettrage iconique dans certains phylactères. Il offre plusieurs magnifiques planches s’étalant sur une pleine page, comme celle d’une foule marchant dans les rues de Paris où chaque individu est accompagné de son animal totem, et insère de vraies photos d’archives à travers l’album afin de marquer les chapitres.
S’il peut très bien servir de porte d’entrée aux néophytes souhaitant découvrir Gotlib, les personnes familières avec son œuvre auront encore plus de plaisir avec cet album, grâce aux nombreuses références disséminées dans ses pages. Au final, Gotlib, une vie en bandessinées est une biographie aussi iconoclaste que son sujet.
Gotlib, une vie en bandessinées de Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé. Publié aux éditions Fluide Glacial, 80 pages.





