Avec un scénario touffu fourmillant d’idées et des dessins magnifiques transportant le lecteur à des centaines d’années-lumière de notre planète, la série Terra Prime de Philippe Ogaki, dont les quatre tomes sont réunis pour la première fois dans une intégrale, mérite d’être découverte par tous les amateurs de science-fiction.
Il y a plus de 250 ans que le vaisseau-monde Victoria III a quitté l’orbite terrestre avec le fol espoir de répandre la civilisation à travers les étoiles. En plus du patrimoine génétique de quelques vingt millions d’espèces animales et végétales stockées dans ses cales, un million d’hommes et de femmes se trouvent également à son bord, mais après trois générations d’une existence menée en vase clos, cette société est maintenant stagnante. Comme la Terre n’est plus qu’un très lointain souvenir, une bonne partie des passagers sont de moins en moins motivés à réaliser le grand projet colonial de leurs ancêtres.
Après avoir parcouru des centaines d’années-lumière, les humains découvrent enfin un monde habitable pouvant les accueillir, mais plusieurs passagers préfèrent rester à bord et refusent d’affronter les rigueurs de la colonisation. Les dissensions politiques au sein de la population se font de plus en plus violentes, et lors d’un affrontement, une grenade fait exploser les stabilisateurs du vaisseau. Seules 10 000 personnes survivent à l’écrasement du Victoria III, et celles-ci découvrent rapidement qu’ils ne sont pas seuls sur cette « nouvelle » planète. Sauront-ils cohabiter en harmonie, ou reproduiront-ils les mêmes comportements ayant mené à la destruction de leur arche de métal?

Réunissant les quatre tomes de la série dans un même album, l’intégrale de Terra Prime propose une grande saga de science-fiction digne d’Isaac Asimov ou de Frank Herbert. Si la bande dessinée débute comme une histoire classique de colonisation spatiale, le récit se complexifie rapidement en explorant une kyrielle de thèmes, dont celui de l’évolution (autant de l’individu que de la collectivité), la stagnation d’une communauté quand celle-ci se referme sur elle-même et n’a aucun contact avec d’autres cultures, ou les rapports de pouvoir. L’album aborde également les questions du conformisme vis-à-vis du groupe, de l’obéissance aveugle envers l’autorité, ou la place de la religion dans une société en crise.
La série tire sa force de son ampleur. Terra Prime élargit le récit du huis clos politique dans un vaisseau spatial vers une confrontation brutale et violente entre humains et peuples extraterrestres. Même si elle transpose son intrigue sur une autre planète, la bande dessinée offre un reflet fidèle de l’histoire du colonialisme sur Terre. Les conquérants troquent des bibelots avec les « primitifs » en échange de matières précieuses, se considèrent supérieurs, et donc autorisés à mener n’importe quelle action contre les habitants, aussi abjectes soient-elles, et empêchent même les relations entre les espèces afin de préserver la « pureté » de leur race.

S’inscrivant dans la tradition franco-belge, mais avec une légère influence du manga, le graphisme de Terra Prime est soigné, précis, méticuleux, et chaque détail dans les cases est manifestement pensé et calculé. On ressent la formation d’architecte de Philippe Ogaki à travers son gigantesque vaisseau spatial et les cités futuristes qu’il abrite. Le Victoria III constitue un excellent exemple de la force visuelle de l’œuvre. Il ne se limite pas à un simple véhicule spatial, mais constitue un espace social complet. Le lecteur peut facilement imaginer la vie quotidienne à l’intérieur de cette gigantesque structure, mais aussi la fragilité d’un environnement dont l’existence de milliers de personnes dépend.
Une fois l’action déplacée sur Terra Prime, le dessin prend une autre dimension. La froideur du vaisseau cède la place aux paysages extraterrestres et aux éléments technologiques inconnus, ce qui renforce l’impression de découvrir un monde ne se résumant pas à une simple copie de la Terre. L’artiste fait preuve de beaucoup d’inventivité graphique pour créer une flore et une faune étranges sur cette planète bien différente de la nôtre, et les nombreuses espèces peuplant ce monde sont variées, des Opters, sortes d’oursons bleus humanoïdes, en passant par les Brows avec leur énorme carapace sur le dos. L’impression sur des pages de grand format (21.8 x 32.4 cm) permet d’apprécier à sa juste valeur les planches d’Ogaki.
Portée par un univers visuel dépaysant, Terra Prime est une bande dessinée ambitieuse, qui rappelle à quel point la science-fiction peut devenir un formidable laboratoire pour interroger l’humanité, et ses travers. C’est un album parfait pour les lecteurs aimant les sagas spatiales généreuses, les conflits de civilisation, et les récits denses provoquant la réflexion.
Terra Prime – Intégrale, de Philippe Ogaki. Publié aux éditions Delcourt, 424 pages.





