Quand trois artistes renommés de la bande dessinée québécoise unissent leurs forces pour créer une œuvre de science-fiction, le résultat est Pupilles, un album ambitieux dépeignant le parcours d’une adolescente dans une société futuriste dominée par les paris et les compétitions de jeux vidéo.
En 2070, l’Amérique a bien changé. Les crises financières, les faillites en série et l’automatisation généralisée ont forcé une alliance entre le Canada et le Nord des États-Unis, tandis que le Sud est déchiré par les guerres civiles. La finance et les paris sont devenus le moyen principal de gagner de l’argent, et l’on mise sur tout, que ce soit l’issue des élections, les conflits armés, le sport, la téléréalité ou les jeux vidéo.
Âgée de 15 ans, Cameron Pilot vit dans une maison roulotte avec son père ivrogne et son frère Hynau. Lorsque la compagnie Warden annonce des auditions pour former des professionnels du jeu vidéo, les deux jeunes, qui ont passé leur enfance à jouer sur des serveurs pirates, rêvent de s’y inscrire, mais une descente de police coûte la vie de son frère. Cameron passe alors la frontière dans l’espoir de poursuivre leur objectif commun, soit devenir la meilleure joueuse afin de rembourser la dette qu’elle considère avoir désormais envers son frère, qui s’est sacrifié pour elle.

Premier tome d’une série qui devrait en compter trois, Pupilles prend place dans l’univers du roman 10-30 de Gautier Langevin. Au lieu d’imaginer un futur lointain et hypothétique, l’auteur verse dans l’anticipation plus que la science-fiction et extrapole son univers dystopique à partir des tendances actuelles, ce qui lui permet de présenter un miroir déformant de notre société contemporaine.
Les marchés de prédiction, par exemple, où l’on peut miser sur n’importe quoi, y compris des événements tragiques ou des activités qui, à l’origine, relevaient du plaisir et du partage, prolifèrent déjà de nos jours, et il n’est pas tiré par les cheveux de prévoir que cette sorte de paris pourrait bien devenir la principale forme d’économie et d’enrichissement dans un monde où les travailleurs ont été remplacés par des robots et l’intelligence artificielle.

Vous aimez nous lire et nous écouter? Pour continuer de vous offrir nos contenus, nous avons besoin de vous.
Pour seulement 5$ par mois, contribuez au succès de Pieuvre et obtenez l’accès à La Voûte, une série d’épisodes exclusifs du podcast Rembobinage. Abonnez-vous dès aujourd’hui!
Dans le futur de Pupilles, le jeu vidéo est devenu une façon pour les jeunes des classes défavorisées de développer des talents leur permettant d’échapper à leur condition, à l’instar des athlètes professionnels. Le contraste entre le monde virtuel, vibrant et rempli d’expériences satisfaisantes, et une réalité dominée par le chacun pour soi et le délabrement des structures sociales, n’est pas sans rappeler le roman Ready Player One.
Cette prémisse a tout pour plaire autant aux amateurs de science-fiction qu’aux lecteurs intéressés par les mutations de la société, mais l’ambition de l’album ne se limite pas seulement à son univers : elle repose aussi sur le récit d’initiation d’une jeune héroïne attachante, qui doit composer avec le deuil et qui cherche à donner un sens à une perte personnelle.

Jeik Dion réalise la mise en images de Pupilles, et ses dessins, très dynamiques, donnent beaucoup d’énergie aux séquences de jeu ou de combat. Son découpage se fait plus nerveux dans l’action, avec des cases obliques, des lignes de vitesse et des onomatopées intégrées à l’image, et il crée un monde usé ayant du vécu, où la technologie de pointe côtoie le vétuste et le délabré. Bien que toujours plaisant à l’œil, son style visuel habituellement nerveux et hachuré est toutefois assez différent de ses précédentes œuvres, comme Chanson noire ou Aliss, en raison de l’encrage, qui a été confié à Cab. Celle-ci signe aussi la coloration, qu’elle utilise pour accentuer l’émotion, avec des jaunes crépusculaires pour la vie dans les bidonvilles, du rouge pour les scènes de batailles, ou du violet pour l’exubérance des soirs de fête.
Ce premier tome de Pupilles constitue un départ canon pour une série qui s’annonce très prometteuse. Si, comme moi, vous trouvez qu’il n’y a pas assez de science-fiction dans la bande dessinée québécoise, vous apprécierez cet album, grâce à la réflexion qu’il propose sur le prix de la réussite dans une société obsédée par la performance.
Pupilles – Tome 01, de Gautier Langevin, Jeik Dion et Cab. Publié aux éditions Front Froid, 192 pages.





