Aliss: Patrick Senécal au pays de la bande dessinée

0

Pour souligner le vingtième anniversaire de la parution de l’un des romans les plus iconiques de Patrick Senécal, Aliss a maintenant droit à une adaptation en bande dessinée, réalisée par l’illustrateur Jeik Dion.

Alice Rivard vient tout juste d’avoir 18 ans. Rêvant de découvrir le vaste monde et d’aller au bout d’elle-même, elle prend une année sabbatique du Cégep et quitte la maison familiale de Brossard pour aller vivre à Montréal. En voulant remettre son portefeuille à un passager l’ayant échappé dans le métro, elle débarque à une station inconnue, et se retrouve dans un arrondissement de la métropole dont elle n’a jamais entendu parler, Daresbury, où elle décide de s’installer. Après s’être trouvé un appartement, elle fait la connaissance de ses voisins singuliers, dont un certain Verrue, reclus depuis cinq ans et chiant et pissant dans un sceau, ainsi que le beau Mario, qui fait ses courses. Se rebaptisant Aliss, la jeune femme sombre dans la drogue et commence à travailler dans un bar de danseuses pour se la payer, mais elle est de plus en plus intriguée par un club privé aux portes rouges à côté de chez elle, où semblent se dérouler des activités aussi illicites que secrètes, ainsi que par les rumeurs entourant la « Reine », une femme que le quartier entier semble craindre.

La couverture de l’album

La particularité du Aliss de Patrick Senécal est de proposer une version du conte Alice au Pays des Merveilles remplie de sexe et de sang. Au lieu de tomber dans un terrier, c’est par le métro que l’héroïne se retrouvera dans un monde bien différent du sien, où l’auteur livre une vision déformée des célèbres personnages. Le lapin pressé n’est nul autre que Charles Dodgson lui-même (le véritable nom de Lewis Carroll), la chenille est un ermite dégueulasse s’étant créé un cocon dans une pièce de son appartement, le Chat de Chester fréquente un bar de danseuses nues, et rebaptisé Bone, le chapelier fou s’adonne à la torture dans le but de prouver l’inexistence de l’âme. Si plusieurs œuvres de Senécal ont été portées au grand écran, il aurait été difficile de faire un film avec ce récit résolument adulte, peuplé de drogues, d’orgies et de mutilations, et la bande dessinée constitue le médium parfait pour mettre en images cette fable tordue du roi québécois de l’horreur.

À part quelques petits détails cosmétiques ici et là (la montre de Bone n’indique pas des heures impossibles, la grève du métro empêchant Aliss de quitter le quartier est remplacée par de simples vacances du guichetier de la station et, pour une raison obscure, Andromaque ne s’exprime plus en alexandrins), la bande dessinée demeure, dans l’ensemble, très fidèle à l’œuvre de Patrick Senécal. Bien que l’album fasse quelques 270 pages, le passé de Michelle Beaulieu, la fameuse Reine Rouge qui continue le travail de son père en empaillant des gens pour en faire un jeu d’échec géant, est complètement absent, et certains éléments qui auraient permis de mieux comprendre les subtilités de l’intrigue ont été escamotés. Pour cette raison, ceux et celles qui sont familiers avec le livre apprécieront davantage le récit, mais on peut penser que cette version d’Aliss donnera aux nouveaux venus le goût de découvrir le roman dont elle s’inspire.

Une page de l’album

D’un trait nerveux, touffu, qui manque un peu de finesse et de profondeur, les illustrations de Jeik Dion dans Aliss possèdent la qualité sauvage d’un graffiti. Les compositions graphiques par contre, où les éléments visuels s’imbriquent souvent les uns aux autres sans l’appui de cases, sont très belles, et inventives. Plutôt que d’être posées sur un fond blanc, les planches sont couvertes de taches d’encre et de coulisses d’aquarelle, comme si l’artiste souhaitait transmettre la saleté du quartier fictif de la ville où le récit prend place. La coloration est, la plupart du temps, assez terne, avec des teintes de gris, de jaune sale ou de vert délavé, et quand des éléments en rouge sont insérés, ceux-ci sortent vraiment de la page. Dion fait aussi de drôles de choix. Les onomatopées par exemple passent parfois par-dessus les bulles, empêchant de lire le texte qui se trouve en dessous.

Il est réjouissant de voir que le Québec peut produire une bande dessinée aussi adulte (et violente) que Aliss, et que vous soyez familier ou pas avec l’œuvre de Patrick Senécal, cet album constitue une lecture d’Halloween parfaite.

Aliss, de Patrick Senécal et Jeik Dion. Publié aux éditions Front Froid, 269 pages.

Abonnez-vous à l’infolettre!


Autres contenus:

Die! Die! Die!: un monde meilleur, un cadavre à la fois

Partagez

À propos du journaliste

Patrick Robert

Cinéma, musique, jeux vidéo ou bandes-dessinées, Patrick partage sa passion pour la culture populaire depuis plusieurs années à travers les critiques, les entrevues, ou les textes d’actualité qu’il signe pour de nombreux médias, parmi lesquels le blogue de Ztélé, La Vitrine, Le Coin du DVD, et évidemment, Pieuvre.ca.

Répondre