Connu surtout pour son travail dans l’industrie des comics américains, plus particulièrement du côté de la maison d’édition Marvel, Dustin Weaver signe maintenant une bande dessinée d’auteur ambitieuse qui brouille les frontières entre polar noir et science-fiction, avec l’album 1949.
Depuis déjà trois longues années, l’agent spécial Sébastiana Blank, une détective travaillant aux homicides dans le New-York d’après-guerre, tente de mettre le grappin sur un meurtrier qui taille ses victimes en pièces, les démembre et les éviscère, avant de les enduire d’une substance faite de sang cuit et d’un métal liquide aux propriétés inconnues, ce qui a valu au tueur en série d’être surnommé « Eau Grise » par la presse. Les rares témoins l’ayant brièvement aperçu décrivent le criminel comme entièrement vêtu de noir et portant un sac blanc en bandoulière, mais son identité demeure un mystère. Chaque nuit, lorsque l’inspectrice de police s’endort, son esprit semble basculer deux siècles plus loin dans le futur, et ces visions pourraient bien contenir les réponses pour résoudre une fois pour toutes le mystère, si seulement elle parvenait à les comprendre.

Mélange de polar noir à la Raymond Chandler et de science-fiction cyberpunk, 1949 est l’œuvre d’un seul homme, Dustin Weaver, qui signe le scénario, les dessins et la colorisation de l’album. En plus de mettre en scène un personnage féminin fort, qui peut sembler anachronique de prime abord dans le New York de la fin des années 1940, ce récit très dense faisant appel à l’intelligence du lecteur présente un véritable puzzle narratif qui nous pousse à s’interroger constamment sur la nature des visions de Blank et sur les liens existants entre le passé et le futur. L’inspectrice fait-elle des rêves prémonitoires, ou voyage-t-elle vraiment dans le temps? Cette résonance entre deux époques donne à cette simple enquête policière une dimension inattendue rendant le récit incroyablement captivant, et c’est le genre de bande dessinée que l’on est incapable de fermer et que l’on dévore d’une traite une fois la lecture entamée.

Graphiquement, 1949 frappe fort. Dustin Weaver utilise deux styles visuels bien distincts, faisant le pont entre le comics américain et la bande dessinée franco-belge. Les séquences se déroulant dans les années 1940 adoptent un noir et blanc austère rappelant le travail d’Howard Chaykin, tandis que l’avenir explose en couleurs vives et en architectures futuristes dans un trait évoquant Moebius. Cette opposition visuelle devient un véritable moteur narratif et témoigne d’un sens de la mise en scène solide de Weaver. Malgré deux siècles d’écart, on reconnaît certains lieux de la même ville, dessinés à deux époques différentes. En plus de remplir ses cases d’une foule de détails, la composition des planches est spectaculaire, confirmant la grande maîtrise visuelle de l’artiste. L’édition grand format de l’album est en plus parfaitement adaptée à la richesse visuelle du récit.
Entre polar rétro et spéculation futuriste, 1949 est une bande dessinée audacieuse et élégante qui marquera l’esprit des lecteurs s’y plongeant, et bien que l’album offre une conclusion satisfaisante, on aimerait beaucoup voir le personnage de l’agent spécial Blank mener d’autres enquêtes.
1949, de Dustin Weaver. Publié aux éditions Delcourt, 112 pages.





