Okinum: le paradoxe du castor

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Il semblerait inadéquat de commencer une critique sur une pièce telle qu’Okinum sans d’abord faire une reconnaissance du territoire sur lequel oeuvre Pieuvre.ca. Pieuvre.ca se situe sur des territoires autochtones qui n’ont jamais été cédés, dont la nation Kanien’kehá: ka est reconnue comme gardienne des terres et des eaux. Tiohtiá:ke, autrement connu sous le nom de Montréal, reste un lieu historique de rassemblement pour plusieurs Premières Nations; aujourd’hui, c’est le lieu de résidence d’une population autochtone diversifiée et dynamique, ainsi que d’autres peuples.

Dans le respect des liens avec le passé, le présent et l’avenir, il est nécessaire de reconnaître les relations continues entre les peuples autochtones et autres personnes qui habitent la région montréalaise; cependant, il n’est pas suffisant de reconnaître le territoire sur lequel nous habitons et ses gardiens. J’encourage tou.te.s à s’informer et à résister au colonialisme sous toutes ses formes, passées et actuelles, et sur les différents et nombreux moyens de le faire. À cet effet, je vous encourage à prendre contact avec moi pour toutes questions à ce sujet.

Okinum: barrage en anishnabemowin. Ces barrages intérieurs, multiples, changeants; ceux sur lesquels on n’a peu de contrôle, ceux sur lesquels on en a. Trois langues: français, anishnabemowin, anglais. Trois langues et autant de barrages, de ruptures, d’emprunts, de fluidité entre celles-ci. Il n’y a pas à dire, l’artiste pluridisciplinaire Émilie Monnet débute sa résidence au CTD’A avec autant d’éclat que de brio: Okinum nous immerge dans une dramaturgie aussi irrésistible que captivante et profondément brutale.

Saluons d’abord le travail triple d’Émilie Monnet dans l’élaboration du texte, de la mise en scène et de l’interprétation. Ce travail triple, complémentaire et profond, c’est probablement ce qui donne autant de force et de pouvoir aux mots que l’auteure vit sur scène. Les mots s’entremêlent de passé et de présent, se libèrent pour mieux concilier et réconcilier la protagoniste avec les différents aspects qui viennent caractériser son identité plurielle, grinçante, violente, et profondément vivante. La mémoire des ancêtres, trop souvent étouffée, gardée sous silence, éradiquée de la mémoire collective, trouve le moyen de s’enraciner dans un discours contemporain empreint de douleur, mais également d’espoir.

La pièce est construite autour de l’allégorie du castor, à travers laquelle Monnet parle d’assimilation, de colonisation et de ses effets encore très présents dans notre société contemporaine. Le castor devient un symbole des effets terribles qu’a eus la colonisation sur le territoire qui porte le nom de Canada; en effet, les castors ont été presque complètement exterminés par les colons qui recherchaient leur fourrure pour la revendre à bon prix, ce qui est trop similaire au génocide tant culturel que physique des autochtones par les pouvoirs colonisateurs tant français qu’anglais, et de la manière dont notre culture profite constamment depuis le 16e siècle des terres, du travail et du savoir autochtone. Paradoxalement, le castor est également un symbole encore très marquant de l’identité et souveraineté canadiennes. Plus que les terres volées, les peuples massacrés, les animaux décimés, Okinum vient révéler et mettre en lumière la contradiction profonde sur lequel le Canada s’est construit depuis l’arrivée des premiers colons français. L’image de la femme autochtone fait également partie intrinsèque de la pièce; celle intergénérationnelle, qui passe le savoir ancestral, celle qui est empreinte de colère par rapport à des stéréotypes violents et insultants, celle qui existe dans notre monde sexiste et douloureusement misogyne, aux effets décuplés lorsque combinés avec le racisme.

La puissance de la pièce vient également de l’utilisation de médiums scéniques multiples; théâtre, son et vidéo sont ici combinés pour venir ancrer l’aspect cyclique, circulaire de la pièce, ainsi qu’étayer ses discours et dramaturgie singuliers et ensorcelants. Sortant d’une scénographie traditionnelle, un pentagone surélevé visiblement couvert d’écorces et de peaux de castor est la première chose qui attire le regard en entrant dans la salle Jean-Claude-Germain. Les cinq écrans sont disposés de telle manière qu’ils recréent en quelque sorte la scène qu’ils surplombent. Les tableaux qui se suivent et s’entrecroisent tout au long d’Okinum semblent tenir plus du rêve que de la réalité, dans un espace surréaliste où le temps et sa progression linéaire sont délaissés au profit des mots et des maux intergénérationnels qui s’entremêlent et deviennent plus grands, plus puissants combinés.

Au final, on perçoit très clairement le thème autour duquel se tissent les tableaux, émotions et images de la pièce : se sauver et sauver son identité, sa culture, son environnement. Dans un pays qui a mis fin au programme violent et meurtrier qu’ont été les pensionnats autochtones il y a à peine 22 ans, pour le remplacer par un système non moins mésadapté, assimilateur et brutal qu’est le système des familles d’accueil, Okinum est un appel à l’imputabilité, à la responsabilisation, à la conciliation menant à la réconciliation des personnes blanches envers les peuples et les personnes autochtones. Un appel qui mérite d’être entendu et amplifié par tou.te.s les personnes qui ont assisté et assisteront à la pièce.

Okinum est présentée dans la salle Jean-Claude-Germain du Centre du Théâtre D’Aujourd’hui du 2 au 20 octobre 2018. Émilie Monnet est présentement l’artiste en résidence de la salle.


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À propos du journaliste

Éloïse Choquette

Éloïse Choquette fait comme si elle menait une vie bien rangée d’architecte de jour – et devient une personne éclectique de nuit. Que ce soit en étant activement impliquée dans des organismes à but non lucratif, ou encore en faisant des études à temps partiel à Concordia en littérature et études des peuples autochtones, Éloïse aime diversifier ses champs d’intérêts, qui passent du féminisme intersectionel à la littérature, en passant par la science-fiction, les arts de la scène, le cinéma, la mode et le design. Journaliste chez Pieuvre depuis 2011, elle raffole de théâtre, de musique et de danse, qu’elle se plait à disséquer avec un enthousiasme certain. Elle puise la plupart de ses citations et inspirations quotidiennes dans Star Trek et Harry Potter, sujets dont elle peut discourir pendant des heures.

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