Après Parfois les lacs brûlent, sa première bande dessinée parue en 2022 et récompensée par de nombreux prix, la scénariste et dessinatrice Geneviève Bigué récidive avec Pointe-Obscure, une BD qui relate les aventures d’un frère et d’une sœur, Mia et Nathan, après que leur famille ait déménagée dans le village le plus hanté de tout le Québec, et afin d’en connaître davantage sur cet album, Pieuvre a eu le plaisir d’en discuter avec l’artiste.
Tu as étudié en cinéma d’animation et en design graphique. Qu’est-ce qui t’a emmenée vers la bande dessinée?
Geneviève Bigué : Je pense que c’est mon parcours en dessin animé dans le fond, en cinéma d’animation, où je me suis rendue compte que j’aimais vraiment raconter des histoires. Mais le milieu de l’animation, vu qu’il faut tout le temps que ce soit des gros projets pour que tu puisses réaliser ton histoire, c’était plus difficile. Puis, cet intérêt-là s’est vraiment solidifié quand j’ai fait mon cours en design graphique. Il y avait beaucoup de cours d’illustration. Et c’est vraiment là que j’ai essayé de jumeler un peu plus la bande dessinée. C’est un amour que j’ai toujours eu, de raconter des histoires en bandes dessinées. C’est vraiment le combo de mes deux études qui ont fait que je suis allée là-dedans.
Il y a aussi moins de films d’animation qui se produisent au Québec que de bandes dessinées…
Geneviève Bigué : Oui, c’est ça. Ça prend un petit peu plus de personnes pour pouvoir réaliser ce genre de projet-là. J’ai beaucoup d’amis qui travaillent encore en animation, puis je vois bien que, faire ses propres projets, c’est vraiment difficile. C’est pour ça aussi que je me suis enlignée vers la bande dessinée, même si tu te retrouves toute seule à faire le projet avec ton éditeur (rires).

Ta première bande dessinée, Parfois les lacs brûlent, a reçu plusieurs prix, dont le prix des libraires du Québec, le Bédéis Causa, etc. Est-ce que ça t’a mis de la pression pour ta deuxième?
Geneviève Bigué : Un petit peu. Quand j’ai sorti Parfois les lacs brûlent, je ne m’attendais pas à une réception de ce genre-là. Je me disais « C’est mon premier livre, je suis juste contente qu’il soit sur le marché ». Donc, c’est sûr que j’ai une certaine crainte que les gens vont tout de suite comparer Parfois les lacs brûlent à Pointe-Obscure, parce qu’on n’est pas du tout à la même place. Pointe-Obscure vient du magazine Curium. Son format apporte autre chose, une manière de dire le récit qui est très différente de ce que j’avais fait avec Parfois les lacs brûlent, mais ça va, je suis en paix avec ça maintenant (rires).
Est-ce que la réalisation de ta première bande dessinée t’a appris quelque chose qui t’a été utile pour ta deuxième?
Geneviève Bigué : Absolument. Ça m’a appris que ça prend beaucoup plus de temps qu’on croit de faire une bande dessinée (rires). C’est sûr que d’avoir travaillé très étroitement avec mon éditeur chez Front Froid sur la première m’a beaucoup appris sur le langage de la bande dessinée, que je connaissais un peu, mais que j’ai vraiment réussi à peaufiner dans ma première BD. C’est sûr que ça a vraiment impacté Pointe-Obscure dans la manière de faire le récit, dans la manière de présenter les planches, les éléments à apporter, etc.

Et d’où est venue l’idée de Pointe-Obscure et de ce village le plus hanté du Québec?
Geneviève Bigué : Je venais tout juste de publier Parfois les lacs brûlent quand le magazine Curium m’a contacté pour me dire « Hey, si jamais tu as une idée de quelque chose de récurrent qui pourrait venir dans notre magazine, on aimerait vraiment ça travailler avec toi ». Je me suis dit que j’allais réfléchir à ça. Puis je suis partie en voyage la semaine d’après sur la Côte-Nord avec mes parents. Un matin, on est arrivés au phare de Pointe-des-Monts. Il y avait une brume totale. C’est moi qui conduisais. On a roulé pendant 20 minutes, on ne voyait absolument rien. Quand on est arrivé au phare, on ne le voyait pas (rires). Mais l’ambiance qui s’en dégageait… C’était vraiment fascinant de voir juste la silhouette se découper au loin. Je me suis dit « Il y a quelque chose à faire avec ça ». Puis, l’idée d’un petit village hanté m’a vraiment inspirée. Tu sais, les gens là-bas étaient habitués de voir cette brume-là. Eux-autres, ils n’en avaient pas de problème. Je me suis dit « Et si les villageois étaient habitués de gérer les fantômes? », puis je suis partie là-dessus. Je me suis dit que c’était vraiment une belle idée pour faire des petites anecdotes. Mais si je voulais construire une plus grosse histoire, ça se pouvait aussi.
Personnellement, est-ce que tu crois aux fantômes? Est-ce que tu as déjà vécu une expérience surnaturelle, ou c’est seulement que ça fait de bonnes histoires?
Geneviève Bigué : J’ai toujours été intéressée par le fantastique, le mystérieux. C’est sûr que j’aime ça aller explorer ce genre d’histoire-là. Mais non, personnellement, ça ne m’est jamais arrivé et je souhaite que ça ne m’arrive pas (rires).
Tu dis que tu as publié de courts épisodes de Pointe-Obscure dans le magazine Curium. Quels étaient les avantages et les inconvénients de cette approche-là ?
Geneviève Bigué : Les avantages, c’est de pouvoir explorer cet univers-là sans jamais vraiment devoir te consacrer très longtemps sur une seule histoire. Je peux m’amuser avec des petites anecdotes à gauche, à droite. C’est comme ça aussi que je l’ai pensé l’histoire au départ. Mais une grosse contrainte, c’est qu’il faut s’assurer que, s’il y a un lecteur du magazine qui arrive dans le milieu de l’année, il comprenne ce qui se passe. Donc, chaque histoire de deux pages doit être autoportante. Il faut garder ça simple. Souvent, tu as moins le temps d’explorer les personnages. C’est une histoire qui est un petit peu plus dense aussi au niveau de l’information que je dois mettre dans les pages. Donc, c’est sûr que ça, c’est un gros défi. J’ai dû m’adapter à quelque chose qui était très différent de Parfois les lacs brûlent, où on est beaucoup dans le silence, l’exploration. Donc, oui, c’est un bon défi, mais c’est un défi que j’aime relever encore à chaque nouveau numéro de Curium.

Quand tu publiais des courts épisodes dans Curium, est-ce que tu as eu des commentaires de la part des gens qui t’ont fait modifier un peu le cours de l’histoire?
Geneviève Bigué : Non. Je publie encore dans Curium, en fait. Ça continue, mais j’ai deux bonnes éditrices chez Curium qui m’aident aussi à trouver des anecdotes, qui pensent à certaines affaires. Mes parents aussi s’amusent à me dire « As-tu déjà entendu parler de telle ou telle affaire? » Puis là, je m’amuse à l’ajouter. Pour les toutes petites anecdotes, souvent, j’ai des retours extérieurs qui m’amènent à explorer les idées. Mais sinon, au niveau de la trame générale, c’est vraiment de mon cru. Je ne l’ai pas modifiée nécessairement.
Est-ce que c’est difficile de trouver le bon équilibre quand on écrit de l’horreur pour les adolescents? Parce qu’il faut que ça soit assez épeurant, mais en même temps pas trop.
Geneviève Bigué : Personnellement, je ne trouve pas, parce que je ne suis pas fan d’horreur du tout. Moi, j’ai vraiment peur. Je suis très, très moumoune avec toutes ces choses-là. Dans le fond, j’écris un peu pour moi (rires). J’aime cet univers-là. J’aime créer le mystère, la tension qu’on peut avoir aussi dans l’horreur, mais sans aller dans le trop intense, dans le gore. Je pense que j’ai trouvé un pas pire équilibre avec tout ça.
Oui, effectivement. Est-ce que tu penses qu’on infantilise un peu trop les adolescents? Parce que je vois en Europe, il y a quand même plus de ce genre-là, avec des bandes dessinées comme Seuls ou Créatures, où il y a un côté plus horreur, mais qui s’adresse directement aux jeunes. Au Québec, on dirait que c’est quand même un peu moins courant.
Geneviève Bigué : Les histoires d’horreur, ça pogne vraiment au niveau des jeunes, même au Québec. Je pense à la Collection noire de la Courte échelle. C’est sûr qu’eux autres, ils ont quand même un grand public. Donc, des fois, c’est un petit peu plus doux. Des fois, c’est un petit peu plus terrifiant. Mais je pense que les jeunes sont capables d’en prendre. On ne devrait pas hésiter à se lancer là-dedans.

Tu fais absolument tout dans Pointe-Obscure. Tu fais le scénario, les dessins, la coloration. Est-ce qu’il y a une étape qui te donne plus de fil à retordre ou est-ce que tu apprécies d’avoir une vue d’ensemble, et un contrôle total, de l’œuvre?
Geneviève Bigué : Oui, j’aime ça. Je suis quelqu’un qui aime faire des listes. Donc, j’aime ça pouvoir faire toutes mes choses par étapes. Ce que je trouve le plus difficile en bande dessinée, c’est que souvent, ton histoire, il faut que tu l’écrives, puis après, tu l’exécutes. Surtout que je suis toute seule pour l’exécuter. Donc, des fois, il y a peut-être des choses que j’aurais aimé changer, mais une fois que tu es partie dans la réalisation des planches, c’est plus difficile d’aller faire des modifications sans complètement scrapper tes dessins, de recommencer à zéro. C’est un aspect que je trouve difficile. J’aime vraiment ça pouvoir écrire une histoire. J’aime ça voir le résultat en bande dessinée. Mais des fois, de pouvoir jouer un peu entre les deux jusqu’à la fin, c’est l’aspect que je trouve le plus difficile.
Est-ce que tu travailles de façon artisanale, à la main sur le papier, ou est-ce que tu utilises la tablette graphique?
Geneviève Bigué : Je fais un mélange des deux. Souvent, les premiers dessins, dans le fond, tout le découpage, je vais le faire à la main, vraiment des tout petits dessins. Souvent, je prends une feuille 8.5 x 11, et je fais 8 pages là-dedans. C’est vraiment tout petit en termes de dessin. Après ça, je le scanne. Avant, je faisais mes esquisses à la main aussi. Mais là, par souci de temps, je suis rendue plus à la faire sur l’iPad avec Procreate. Donc, oui, à la tablette graphique. Les finaux, j’ai toujours fait ça, la tablette graphique. Ça fait vraiment longtemps que je travaille là-dessus. Donc, je me suis habituée comme ça pour faire mes illustrations.
La fin de Pointe-Obscure est ouverte. Donc, est-ce qu’on va avoir droit à d’autres histoires dans le même univers?
Geneviève Bigué : Oui. Dans le fond, l’album couvre les épisodes parus dans Curium jusqu’en 2024. C’est sûr que je rêve de pouvoir faire un tome 2, qui regroupe tout ce que j’ai publié dans Curium jusqu’à ce jour. Mais aussi d’ajouter encore des grosses histoires, parce que le plus gros mystère est de savoir pourquoi Pointe-Obscure est hanté, et on ne le sait toujours pas.
Non, effectivement.
Geneviève Bigué : Ce serait à suivre (rires).
Pointe-Obscure, de Geneviève Bigué. Publié aux éditions Front Froid, 120 pages.





