Avec La pertinence de la vie idéale, une oeuvre touchante racontant le parcours de Joël, un père de famille dans la cinquantaine qui décide de quitter son emploi pour mieux profiter de la vie, le scénariste et dessinateur Domaine Alary livre une toute première bande dessinée débordant d’humour, d’humanité, et de références culturelles, et Pieuvre a eu le plaisir de discuter de cette toute première œuvre avec l’artiste.
Qu’est-ce qui t’a incité à lancer ta toute première bande dessinée à l’approche de la soixantaine?
Domaine Alary: J’ai toujours dessiné. Pendant que je faisais de la musique, je dessinais peu ou pas, mais je faisais mes posters et des affaires de même. À un moment donné, j’ai lu Le combat ordinaire de Manu Larcenet. Ça m’a allumé grave. Je suis préposé aux bénéficiaires. Je travaille avec des personnes âgées. Et puis, je vois bien que les fins de vie, des fois, ce n’est pas trop jojo non plus. J’ai eu mon garçon à 46 ans, puis ma fille à 52. Je passe assez souvent pour le grand-père au lieu du père (rires). C’est normal. Quand ils vont avoir trente ans, je vais probablement être décédé. Je voulais qu’ils aient un souvenir de leur père pendant qu’il était encore potable (rires).
Donc, c’est un peu comme un inventaire des lieux?
Domaine Alary: Ouais, ouais. C’est comme une docufiction pour que ça marche, mais oui, un inventaire de ma vie, en essayant de transmettre mes valeurs dans l’histoire, mais surtout aussi mettre plein de références culturelles. Parce que là, ma fille a 8 ans. Elle est trop jeune mais, Nick Cave, Tom Waits, Les Colocs, la poésie, Jean-Christophe Réel, Patrice Desbiens, et puis tout ça… En vieillissant, je me rends compte qu’à quasiment toutes les décennies, la perception de mes parents change. Tu prends des grosses bouchées, de plus en plus, puis ça change de teinte. J’ai l’espoir que, quand ils vont lire ça à 30 ans, 40 ans, 50 ans, 60 ans, ils vont pogner une autre version. Je peux juste imaginer mes enfants lisant ça à l’âge que j’ai. L’extérieur de la maison dans la bande dessinée, c’est notre première maison. L’intérieur, c’est celle où on vit maintenant. Les décors, c’est souvent des décors de Val-David ou tout près. Il y a un dessin avec un chat et un arbre tombé. Ça, c’est juste en arrière de chez nous. Ça va être marqué. Je m’en allais travailler un matin, et je me disais « Si mon père m’avait fait une BD ou des dessins de la cuisine quand j’avais dix ans puis que je regardais ça là, je triperais grave » (rires).

Au-delà de l’héritage plus personnel pour tes enfants, dans La pertinence de la vie idéale, il y a aussi un plaidoyer pour ralentir un peu la vie et apprécier ce qu’on a présentement. D’ailleurs, j’ai trouvé ça drôle parce que, avec ton fils dans la bande dessinée, vous arrêtez et vous enterrez des animaux frappés sur le bord de la route. C’est un peu le symbole de la vie qui passe trop vite, non?
Domaine Alary: Oui, oui. Je ne l’avais pas concrétisé comme ça, mais oui. Dans toute la BD, j’ai pris des références aussi. Ça, je ne l’ai pas fait moi-même, mais je me souviens, je pense que j’avais 20 ans. J’avais une amie qui m’avait dit qu’elle avait un ami qui faisait ça. Ça m’a marqué. Quarante ans après, je m’en souviens encore (rires). Il y a plein de souvenirs de même qui poppaient, puis que j’ai intégré, mais je trouvais que ça fittait bien avec l’histoire. À quelque part, c’est comme un fantasme. La station-wagon avec les panneaux en bois aussi, je n’en ai jamais acheté, mais c’est un peu la même affaire. C’est des choses que j’aurais aimé avoir faites dans ma vie. J’ai mélangé tout ça dans la BD. Des fois, j’étire l’élastique, mais tout a un lien avec ma vie. Il n’y a pas grand-chose qui n’est pas arrivé.
Pour une première BD, tu t’es donné toute une job, parce que tu fais tout. Tu fais le scénario, le dessin, la coloration, le lettrage…
Domaine Alary: Je n’avais jamais fait ça, les dialogues. Comme je disais à des amis, j’ai l’impression d’avoir fait un film tout seul. Tu sais, dans un film, tu as le réalisateur, l’assistant réalisateur, les décors, la direction photo, la direction artistique, le casting, les vêtements. Bien, j’ai tout fait ça tout seul. Ça m’a pris huit ans à temps partiel. J’ai à peu près, mettons, entre huit et dix mille heures de travail là-dedans.


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Et qu’est-ce que tu as appris sur le médium de la bande dessinée en faisant cet album?
Domaine Alary: L’affaire la plus dure, qui était le moins naturel, c’était le découpage graphique, pour être sûr que ça marche. Parce que, tu sais, je ne suis ni bédéiste, ni scénariste, ni (rires)… Fait que ça, ça a été long. Puis mon but, au début, c’était d’aller voir un relieur à Montréal pour faire deux livres plus costauds, couverture en cuir et tout ça. Un pour ma fille Aimée et un pour mon garçon Alcide. Je ne pensais pas que ça serait édité. Et puis, Mécanique Générale est arrivé là-dedans. Quand j’étais jeune et que j’avais mon groupe de musique, la Tankaochode, j’étais un petit peu tête de cochon. On s’était fait offrir un contrat, et on ne l’avait pas signé. Parce que ça implique bien des contrariétés, des laisser-aller et tout ça. Déjà au début, on ne s’entendait pas. On ne s’est pas chicané, et je n’ai pas mis pas le poing sur la table. Ma blonde dans le temps, elle m’a dit « Vas-tu encore cracher dans la soupe? ». Fait que là, j’ai pris la décision de le faire, mais vraiment de ne pas me prendre la tête avec les décisions de l’éditeur. Il y a eu quasiment une autre version. À cause du nombre de références, il a fallu que je change des affaires. Mais à mes enfants, je vais faire l’édition originale où on voit Hulk. J’ai été obligé de le trafiquer pour pas qu’on reconnaisse Hulk trop trop. J’avais une page avec les Simpsons qu’il a fallu que j’enlève parce qu’on n’avait pas les droits. J’avais les poèmes de Bukowski au complet, mais ils m’ont dit « Tu ne peux pas les garder, prend un extrait », plein de petites choses de même. Mes enfants vont avoir une version un petit peu différente à cause de ça.
Un director’s cut.
Domaine Alary: Oui (rires), exactement. Je m’attendais à ça. Ça ne m’a pas surpris, mais c’est comme, mon Dieu qu’il faut que t’en fasses des concessions pour que ça aboutisse!
Il y a beaucoup d’amateurs de hockey au Québec, encore plus de ce temps-ci en période de séries. Mais toi, tu as une fascination pour les gardiens de but en particulier. D’où est-ce que ça te vient?
Domaine Alary: J’ai été gardien de but quand j’étais jeune, mais à Saint-Sauveur, ce n’était vraiment pas organisé. On avait la misère à avoir deux bas de la même couleur quand on jouait. Je crois que je les identifiais comme des héros parce qu’ils étaient masqués, armés, protégés d’une armure… Dans ce temps-là, c’était beaucoup plus acrobatique. Ça se pitchait un peu comme des superhéros. Les photos de goalers, ça ressemble à Spider-Man en maudit. En vieillissant, je me suis rendu compte que les noms, Gilles Villemure, Gilles Gilbert, c’étaient des noms de mononcles (rires).

Il y avait aussi, chez les gardiens de but, une mode de personnaliser son masque.
Domaine Alary: Oui, ça a commencé dans les années 1970 avec Cheevers. Il a commencé à mettre juste des cicatrices. Regarde ce que c’est devenu, il n’y a plus un gardien qui a un masque blanc. C’est devenu un objet d’art. Ça peut l’être, peut-être pas tout le temps, mais c’est très artistique. Maintenant avec la cage, je trouve que c’est moins évident. C’étaient des superhéros cachés en arrière. C’était comme la mentalité de superhéros, un peu. C’était le dernier rempart. Quand il n’y a plus personne qui ne peut rien faire, lui, il est là.
La dernière ligne de défense.
Domaine Alary: La dernière ligne, exactement. Dryden aussi. Il m’a tout le temps fasciné, parce que dans cette gang d’habitants-là (rires), lui, il avait fait ses beaux-arts, il était avocat, il était anglophone. Jamais, tu ne sentais de condescendance de sa part. J’ai lu son livre, puis quand il parle, il était très reconnaissant, la culture québécoise, puis tout. Il était fascinant. Il regardait, il ne jugeait pas. Mais il était, d’après moi, plus conscient que la plupart des autres joueurs de ce qui se passait. Et puis, en faisant la BD, j’ai réalisé que sa posture aussi est mythique. Tu lisais des BD ou des livres un peu fantastiques. Tu as un gardien de pierre devant une grotte, et il ne bouge pas. Il avait cette espèce de pose-là, dans le sens qu’il était gardien, même dans l’attente. Les autres, ils se promènent, ils boivent de l’eau. Lui, il les attendait. Ça devait être impressionnant. Quand ils revenaient, il reprenait vie pour les arrêter. Il les attendait. Quand ils repartaient, il se remettait dans la même position, et il les attendait jusqu’à ce qu’ils reviennent. À ma connaissance, il n’y a pas d’autres gardiens qui faisaient ça dans la Ligue nationale. Il était rebelle. C’est un des premiers qui a refusé le contrat du Canadien. C’était Sam Pollock. C’était de la grosse affaire dans ce temps-là. C’était la mafia. Il est retourné faire son barreau. Il était stagiaire dans un bureau d’avocats à Toronto. Il est revenu parce qu’ils se sont fait éliminer. Ils ont donné son contrat. Il a gagné, je pense, cinq Coupes Stanley en ligne, puis il a pris sa retraite. C’était clean cut, son affaire, j’aimais ça (rires).

Maintenant que tu as terminé ta toute première bande dessinée, est-ce que ça t’a donné le goût d’en faire une deuxième?
Domaine Alary: Oui. J’ai dit à ma fille Aimée que j’allais lui en faire une, peut-être dans un autre format, peut-être moins ambitieuse. J’ai déjà eu des flashs. Ça serait des enfants qui reçoivent une lettre mystérieuse. Ils sont invités sur une île secrète ou mystérieuse, pour savoir quel enfant dessine le mieux au monde, avec une espèce de petite critique d’être le premier (rires). Et puis l’autre fois, j’ai eu le flash de tourner ça. Au lieu de faire un concours, il y aurait comme une espèce de discorde par rapport à ce que les gens ne voient pas la même chose sur chaque dessin (rires). Puis là, je vais essayer de développer là-dessus, pour voir l’interprétation des enfants ou des adultes par rapport à ça. Les enfants te montrent leurs dessins et disent « As-tu vu ma fleur? », pis ça ne ressemble pas du tout à une fleur (rires). C’est un premier balbutiement, mais je vais essayer de développer là-dessus, sur l’interprétation émotionnelle. Puis pourquoi l’un trouve ça beau, puis l’autre pas. Peut-être même que, dans deux jours, lui, il aurait trouvé ça beau, puis elle pas. C’est assez subjectif, ces affaires-là. J’aime ça, je n’aime pas ça (rires)…
La pertinence de la vie idéale, de Domaine Alary. Publié aux éditions Mécanique générale, 144 pages.





