Utilisant la mort de son père pour mener une enquête sur l’histoire du don d’organes et la façon dont la société hiérarchise la valeur des vies humaines, Arizona O’Neill signe un premier roman graphique ambitieux, dérangeant et profondément personnel avec Opioïdes et organes.
En 2015, au début de la crise des opioïdes au Canada, Christophe Peters est tombé en état de mort cérébrale suite à une surdose de fentanyl à l’âge de 41 ans. En tant que proche parente, l’hôpital convoque sa fille, Arizona O’Neill. Elle dispose alors seulement de quelques instants pour faire ses adieux et statuer sur le sort des organes de son père, qu’elle accepte finalement de donner afin de prolonger la vie de plusieurs inconnus. Après coup, en réfléchissant à la situation à tête reposée, la jeune femme se sent coupable d’avoir donné les reins, foie, pancréas, cœur, poumons, intestins, yeux, os, tendons, et même la peau de son paternel à une société se foutant des personnes aux prises avec des dépendances et traitant les toxicomanes comme des criminels. Elle tente alors de faire la paix avec sa décision en menant sa propre enquête sur ce qui est devenu une véritable industrie de la transplantation.

Dans Opioïdes et organes, son tout premier roman graphique, Arizona O’Neill se met elle-même en scène avec beaucoup de générosité pour livrer un album oscillant entre le récit biographique, l’essai historique, l’enquête documentaire, la satire et le conte gothique.
Le résultat est à la fois touchant, philosophique et très instructif. L’ouvrage offre une réflexion sur la mortalité et, même si l’on est supposément égaux devant la grande faucheuse, aborde les inégalités sociales déterminant qui fournit les corps et qui reçoit les bénéfices de la médecine moderne. La crise des opioïdes a peut-être stoppée la pénurie d’organes au Canada, mais peut-on vraiment considérer comme une bonne nouvelle le fait qu’une crise sanitaire dévastatrice fournisse davantage d’organes utilisables par le système de transplantation? Ce questionnement s’avère inconfortable, mais soulève un débat qui vaut absolument la peine d’être tenu.

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Ce n’est pas d’hier que les inégalités existent dans la façon dont sont traitées les dépouilles des défunts. Dans l’Angleterre du 18e siècle, le vol de cadavres était une activité florissante, et on profanait surtout les tombes appartenant à la classe populaire. Jusqu’à son abolition en 1855, pour subvenir à leurs besoins, les écoles de médecines américaines achetaient les corps des esclaves décédés sur un marché clandestin. Encore aujourd’hui, on continue à prendre des organes sur des personnes que la société juge inférieures. Le choix d’utiliser le monstre du docteur Frankenstein, le « premier patient transplanté », comme compagnon dans son périple permet aussi à O’Neill de présenter l’autrice Mary Shelley comme une visionnaire, qui a imaginé longtemps à l’avance les progrès de la science prolongeant la vie.

La dimension philosophique n’est pas ignorée pour autant dans Opioïdes et organes. Sommes-nous notre corps, ou est-ce seulement le véhicule de l’âme? Si l’on considère être davantage que notre enveloppe corporelle et ses différentes composantes, une partie de notre personnalité subsiste-t-elle dans nos organes? Une étude allemande menée en 1992 auprès de 47 personnes greffées du cœur révèle que 6% des patients ont affirmé que leur personnalité avait changé suite à cette transplantation.
Est-ce que l’homme ayant reçu le cœur du père d’Arizona O’Neill a tout à coup développé une oreille musicale et commencé à suivre des cours de guitare? Le roman graphique ne traite jamais le corps comme une abstraction médicale. Les organes sont dépeints ici comme des fragments de mémoire, des objets de désir, de répulsion et de marchandisation. Ils deviennent le lieu où se rencontrent l’intime et le collectif.
Avec un trait délicat au feutre et une coloration à l’aquarelle, les dessins d’Arizona O’Neill dans Opioïdes et organes affichent une allure rétro, et ce style, très personnel, vient atténuer le côté parfois macabre du propos. En dépit de l’aspect documentaire du récit, l’artiste ne néglige pas une certaine dose d’onirisme dans ses pages.
Au début, par exemple, elle voit des organes partout : carton de douzaine d’œufs rempli d’yeux, cœurs dans un étal de boucherie, pieds humains dans la vitrine d’une boutique de chaussures. Elle croque plusieurs lieux montréalais iconiques, comme le fameux monument à sir George-Étienne Cartier dans le parc du Mont-Royal, mais fait aussi un détour par Dublin, Boston et Paris. Elle insère en plus des références visuelles à Dracula, à Alice au pays des merveilles ou encore au Radeau de la Méduse de Géricault.
À la fois récit touchant sur le deuil et critique du système médical, Opioïdes et organes transforme une expérience intime en une méditation troublante sur le sort réservé aux morts pour préserver les vivants. Il s’agit d’un roman graphique exceptionnel, dont la lecture reste longtemps en tête après que le livre soit refermé.
Opioïdes et organes, de Arizona O’Neill. Publié aux éditions Alto, 380 pages.





