Écrire pour vivre, ou vivre pour écrire? Alors que pas moins de deux de ses pièces inaugureront la saison théâtrale 2026-2027 sur autant de scènes différentes, l’autrice et comédienne Evelyne de la Chenelière pourrait être tentée de ralentir le rythme; elle a plutôt choisi de poursuivre le rythme de sa création. Rencontre.
« Cette situation (avec deux de ses pièces à l’affiche, NDLR) m’amène forcément à réfléchir au temps », explique l’artiste en entrevue téléphonique.
« Parce que ces deux pièces ont été écrites à environ 10 années d’intervalle, et je me rends compte que ce qui m’anime, et ce qui m’animait, s’inscrit dans une continuité, dans un regard qui se recharge d’une année à l’autre et qui me donne envie d’écrire encore. »
Pas question, donc, de lever le pied, au moment où Lumières, lumières, lumières sera présentée à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier, et où Jardin sera jouée sur les planches d’Espace Libre.
« Cela me réjouit, c’est sûr; je ne peux pas, non plus, m’empêcher de faire des liens entre les deux pièces, qui sont bien sûr très différentes, mais qui n’échappent pas non plus à une certaine constance dans les questions que je me pose. Dans le questionnement sur la façon de se penser soi à partir de l’autre, de penser son existence à partir de ce qui demeure, de ce qui nous survit… Comment se réfléchir dans ce grand tout », poursuit Mme De la Chenelière.
« Dans les deux pièces, on aborde aussi la question de ce qu’on observe et de ce qu’on ne voit plus, du paysage. Mais évidemment, les deux pièces sont des aventures distinctes », ajoute l’artiste, avant de préciser que le fait que les deux oeuvres soient présentées largement en même temps « est le fruit du plus pur des hasards ».

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« Traverser le corps des acteurs »
Si l’on se tourne vers le Centre national des arts, à Ottawa, on peut y lire, dans la biographie de Mme De la Chenelière, que celle-ci « écrit des textes destinés à travers le corps des acteurs ». À quel point est-ce exact?
« Je suis assez d’accord [avec cette description], dans le sens où lorsque j’écris une partition textuelle qui est destinée à devenir du théâtre, il est certain qu’intérieurement, j’ai cette sorte de prescience de ce que sera le texte dans sa forme incarnée; c’est ce qui fait, aussi, que je crois avoir un rapport très rythmique, très musculaire, très musical avec la langue », dit-elle.
« Cette langue est faite pour prendre vie à travers le corps et le souffle des acteurs. »
-Evelyne de la Chenelière
Toujours selon l’artiste, cela explique pourquoi « une grande partie du sens et de la portée critique ou humoristique, ou encore questionnante qui est prise en charge par la langue elle-même ».
« Pour moi, le sens, dans l’écriture, ne se situe pas uniquement dans le signifié, mais également dans la forme », ajoute-t-elle.
Par ailleurs, si le processus d’écriture théâtrale est d’abord et avant tout un acte de création, il s’agit aussi d’un travail. Un travail similaire à celui auquel semble être éternellement condamné Adam, l’un des personnages de la pièce Jardin.
Lorsqu’il est question de chercher un équilibre, justement, entre l’art et la nécessité quotidienne de travailler, Evelyne de la Chenelière est claire: « Je pense que cet équilibre n’est jamais atteint, mais cette quête de l’équilibre, justement, me donne envie d’être attentive à ce qui échappe à la conscience. »
Selon elle, « il est facile de faire consciemment certains choix, sentir que ce que nous faisons a un sens, du moins pour soi-même, mais là où cela devient intéressant, c’est en se demandant ce que nous avons intériorisé à notre insu, y compris toute cette idée que tout le capitalisme, le productivisme, fait en sorte qu’un être humain est valorisé lorsqu’il produit beaucoup, qu’il est actif ».
« Je ne prétends pas y échapper, mais j’essaye de m’attarder au phénomène, de le décortiquer un petit peu. »
Des thèmes cycliques
Ironie du sort – ou choix judicieux –, une autre pièce d’Evelyne de la Chenelière, Bashir Lazhar, d’abord écrite en 2002 et notamment adaptée au grand écran en 2011, sera de nouveau jouée sur les planches, cette fois au Théâtre du Nouveau-Monde, en début de 2027.
Presque un quart de siècle après l’écriture de cette pièce sur la difficile ouverture à l’autre et le chemin parsemé d’embûches de l’acceptation des différences, est-ce un peu déprimant de savoir que la situation actuelle, avec les discours de droite et d’extrême droite sur l’immigration, se prête encore à la présentation de cette oeuvre qui combat la fermeture d’esprit?
« C’est toujours triste quand on constate une sorte d’impasse à se voir dans l’autre, à abolir la frontière entre soi et l’autre. Ce n’est pas seulement le travail d’une vie; c’est le travail de plusieurs générations », explique l’autrice.
« Malheureusement, c’est vrai que la tendance, en matière de crise climatique, de tensions géopolitiques, fait en sorte que le concept même de l’immigration, de déplacement devra être repensé. La légitimité même d’habiter à tel ou tel endroit devra être revue; je crois que c’est une pièce qui est vaste. Je n’ai jamais eu le sentiment de dénoncer quoi que ce soit, en écrivant cette pièce, mais plutôt d’explorer les limites de ma propre imagination en faisant parler un homme qui est à mille lieues de ce que j’ai vécu moi-même. »
Il y a donc encore énormément d’espace pour non seulement repenser les divers sujets abordés dans les pièces d’Evelyne de la Chenelière, mais aussi pour ajouter à la longue liste d’oeuvres explorant les diverses facettes d’une humanité bigarrée, pour le meilleur et pour le pire.
Lumières, Lumières, Lumières, dès le 2 septembre à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier
Jardin, dès le 8 septembre à Espace Libre





