Ayant signé des bandes dessinées comme Renaissance ou Neoforest, Fred Duval s’est taillé une solide réputation d’auteur de science-fiction dans les dernières années, et il continue sur sa lancée avec la série Metropolia, un polar noir à la sauce cyberpunk mis en images par le dessinateur Ingo Römling.
Metropolia nous transporte en 2099, dans une Berlin devenue la plus grosse ville d’Europe avec pas moins de vingt millions d’habitants. Depuis le milieu du XXIᵉ siècle, la pénurie énergétique a profondément modifié la société. L’utilisation de la voiture personnelle a été abandonnée, et les vols en avion sont désormais réservés aux ultrariches. Les pas des habitants font office de monnaie d’échange, et quitter la ville coûte davantage qu’une vie entière de labeur ne pourrait le permettre. Les voyages sont donc chose du passé. Le personnage principal, Sasha Jäger, est un détective privé effectuant des enquêtes à l’occasion pour le compte de la puissante corporation Metropolia. Il enchaîne les missions à haut risque en espérant, un jour, pouvoir s’acheter un billet pour rejoindre Alif, l’amour de sa vie qui, depuis maintenant sept longues années, habite de l’autre côté de l’océan, à Memphis aux États-Unis.

Dans le premier tome, intitulé Berlin 2099, Sasha Jäger mène une enquête pour mettre la main sur une femme ayant abattu un ancien ingénieur au beau milieu d’une vente aux enchères d’œuvres d’art. Dans sa fuite, la meurtrière a laissé tomber l’un de ses escarpins, à la manière d’une Cendrillon moderne, mais dans un monde où les pas de citoyens servent de monnaie d’échange, sa chaussure, connectée au réseau berlinois, mènera le détective dans un immeuble à logements géré par l’IA. On retrouve ensuite le héros dans Les Bordures extérieures, le second volume de la série, où il devra écumer le no man’s land entourant la ville afin de trouver les responsables du sabotage d’une énorme grue excavatrice mobile surnommée « La Bête », et se verra forcé de protéger un témoin clé de l’attentat contre ceux qui veulent le faire taire à jamais.

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Derrière tous les bons polars se cache un portrait de la société où les crimes sous enquête ont été commis, et c’est le cas de Metropolia, bien que les mœurs dépeintes ici relèvent de l’anticipation. Crise énergétique, réalité virtuelle, androïdes, IA, domotique, humains augmentés, surveillance par drones, la science-fiction imaginée par Fred Duval n’a rien de spectaculaire au sens traditionnel du terme. Ici, pas de vaisseaux interstellaires, de cités gigantesques flottant dans les airs ou de bidules miraculeux destinés à émerveiller le lecteur. Le futur où prend place l’intrigue est inquiétant parce qu’il est la prolongation logique de notre présent. Le résultat est une œuvre à la fois accessible et ambitieuse, qui préfère la suggestion à la démonstration et les conséquences humaines de la technologie aux gadgets futuristes.

Même si certains personnages reviennent dans les deux tomes, chaque livre propose une histoire complète pouvant être lue indépendamment. Avec 56 pages par album, l’intrigue policière va droit au but sans s’égarer dans les fausses pistes et les détours, mais ce n’est pas très important puisque, au-delà de trouver les coupables, chaque enquête sert surtout à dévoiler le monde dans lequel évoluent les personnages et les forces qui le contrôle. Sasha Jäger s’inscrit dans cette longue tradition des détectives de fiction vivant dans une société corrompue sans avoir le pouvoir de changer les choses. Il accepte des missions de Metropolia non pas par noblesse, mais parce qu’elles lui permettent de gagner suffisamment d’argent pour réaliser ses propres objectifs, et cette dimension très pragmatique renforce le côté polar noir du récit.
Metropolia ne fonctionnerait pas aussi bien sans la mise en images soignée d’Ingo Römling, et son dessin réaliste et fluide constitue l’une des grandes forces de la série. Son trait est extrêmement précis, sans jamais donner l’impression d’être froid. On apprécie sa façon d’imaginer Berlin à l’aube du 22e siècle, mélangeant bâtiments historiques et structures futuristes. Les immeubles, les rues, les petits commerces et les zones périphériques donnent au lecteur l’impression d’un monde immense, qui continue d’exister au-delà des limites de la case. Römling possède également un sens inné du cadrage. Ses personnages sont souvent intégrés à des architectures imposantes, ce qui souligne leur petitesse face aux systèmes qu’ils ont construits, et cette manière de représenter les individus dans leur environnement est parfaitement adaptée au propos de la série.
À la fois thriller, récit cyberpunk, polar noir et réflexion sociale, Metropolia est une excellente bande dessinée d’anticipation, dont la plus grande qualité est de ne jamais donner l’impression de regarder un futur complètement imaginaire, mais bien un monde qui semble terriblement proche du nôtre. L’univers de la série est si riche que, même après deux tomes, il reste beaucoup de place pour raconter d’autres enquêtes de Sasha Jäger.
Metropolia, Tome 1 – Berlin 2099, de Fred Duval et Ingo Römling. Publié aux éditions Dargaud, 56 pages.
Metropolia, Tome 2 – Les Bordures extérieures, de Fred Duval et Ingo Römling. Publié aux éditions Dargaud, 56 pages.





