Les hommes sont des monstres; pas tous les hommes, mais toujours les hommes. Si l’on suit un tant soit peu les activités de l’autrice Elizabeth Lemay sur les réseaux sociaux, on verra aisément que la trentenaire s’en prend (avec raison) à la masculinité toxique, la misogynie, aux violences sexuelles, et autres phénomènes sociétaux particulièrement nuisibles. Et son nouveau livre, Les filles et les monstres, reprend non seulement ce thème, mais offre une perspective plus complète… et plus bigarrée.
Car dans cet ouvrage récemment paru chez Boréal, Mme Lemay tente de concilier plusieurs réalités – ou, plutôt, d’y survivre.
Il y a ces hommes, d’abord. Ces hommes violents, maîtres d’une violence directe, physique, ou encore d’attaques sournoises, détournée. Ces hommes, aussi, qui ne voudront que la mettre dans leur lit, se glisser entre ses cuisses. Ces hommes qui ne semblent pas capables d’imaginer qu’une femme intellectuelle puisse éprouver – et exprimer – un désir sexuel.
Il y a ces femmes, ensuite. Des femmes qui ont ployé toute leur vie sous la brutalité des attaques masculines. Des femmes, aussi, qui ont intériorisé cette violence venant d’autrui, qui n’ont pas eu l’occasion de pouvoir s’extirper du carcan masculin et misogyne qui pèse sur nos sociétés depuis belle lurette. Des femmes, enfin, comme Mme Lemay, qui essayent, tant bien que mal, de faire la part des choses entre cette volonté de plaire – à soi, mais aussi (et surtout) à autrui, mais aussi cette envie de se valoriser parce ce qu’il y a aussi entre leurs deux oreilles.
Le paradoxe est flagrant, et il ne faut pas aller plus loin que le compte Instagram de l’autrice pour voir, écrits à l’appui, que la lutte est constante. À la fois vivante et « morte » (selon ses propres mots, NDLR), la voilà qui publie des photos de sa vie quotidienne, y compris des clichés où elle porte des vêtements plus sexy, du simple bermuda au maillot de bain.
Et, toujours, ce fond sonore, ce déversement de commentaires haineux, généralement de la part d’hommes pour qui il est impossible de désirer à la fois attirer l’attention et être respectée. L’autrice écrira d’ailleurs, dans un passage particulièrement bien senti sur l’idéal féminin, selon bon nombre d’oeuvres culturelles contemporaines (mais aussi plus anciennes), que l’esthétique de la jeune fille morte est probablement ce qui est jugé comme se rapprochant le plus d’une perfection divine.
Je m’aperçois que c’est à la fille morte que j’essaie de ressembler le plus. C’est la forme finale de la féminité vers laquelle je tends depuis l’enfance. Ce voyeur absent à travers lequel je me regarde, ce n’est pas qu’un homme, c’est le chasseur, de sorte que je suis la proie.
–Les filles et les monstres, page 151
Un féminisme pluriel
Ce qu’Elizabeth Lemay abordera aussi, comme autre sujet délicat, c’est cette question de la définition du féminisme. Si l’idée consiste normalement à permettre aux femmes d’agir comme bon leur semble, cela veut-il aussi dire accepter qu’elles reproduisent des comportements potentiellement nocifs pour elles-mêmes? Doit-on accepter, toujours au nom du féminisme, qu’elles adhèrent à des courants de pensée patriarcaux?
L’autrice avouera d’ailleurs avoir été sidérée par les réactions suite à la publication de son premier livre, le roman Daddy Issues, où l’héroïne s’éprend d’un homme marié.
« Ça dit quelque chose, cette propension des gens à voir d’emblée, dans la relation toxique entre une jeune fille et un homme de pouvoir ayant le double de son âge, la protagoniste comme un être condamnable », écrit-elle. Comme si, même dans sa propre libération, la femme se devait de respecter des codes de pureté absolue.
Pas d’erreur possible, pas de déviation (ou de déviance) acceptée. Sinon, c’est le bûcher médiatique et populaire. Comme cela fut le cas, dénonce vivement Mme Lemay, pour l’écrivaine Nelly Arcand, entre autres vivement prise à partie, lors d’un talk-show, en raison de ses vêtements décolletés.
« La lutte [féministe] porte en elle l’infestation par une culture individualiste qui a fait du féminisme une obsession des femmes à s’épier les unes les autres, au détriment d’une bataille contre toute forme d’oppression. La guerre, nous la livrons désormais contre nous-mêmes », écrit encore l’autrice.
En refermant ce livre, on peut aisément indiquer que Les filles et les monstres est la poursuite d’une vaste réflexion qui englobe une multitude de pans de notre société. Un chantier toujours inachevé, dans un contexte où les minces gains réalisés aux prix d’efforts incommensurables sont toujours menacés par un système qui refuse largement le changement et l’imputabilité.
Elizabeth Lemay signe ici un ouvrage bouleversant, à la fois propre territoire d’interrogation pour l’autrice et invitation au dialogue lancée aux lectrices, mais aussi aux lecteurs. À ajouter incessamment à sa collection, histoire de pouvoir mieux canaliser cette colère contre ces monstres qui nous gangrènent.
Les filles et les monstres, d’Elizabeth Lemay, publié aux éditions Boréal, 177 pages
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