Une femme que l’on peut placer sur un piédestal, à l’extérieur de la maison, mais que l’on avilie sous les draps. Une personne que l’on désire, que l’on souhaite aduler, mais aussi réduire à moins que rien, à un simple outil, un exutoire. Dans Sainte Salope, Andrea Werhun propose un portrait aussi percutant que nuancé du milieu du travail du sexe – et des ramifications sociales qui en découlent.
Bien honnêtement, il est difficile de décrire correctement cette traduction française de l’ouvrage Modern Whore, qui vient de paraître aux éditions Tête première. Difficile, oui, car cette série de vignettes, d’anecdotes et autres extraits biographiques tirés du vécu de Mme Werhun, qui dans ses propres mots, « voulait devenir première ministre, mais est plutôt devenue travailleuse du sexe », ne s’attarde heureusement pas qu’à un seul aspect de cet emploi aussi ancestral que vilipendé.
Point de misérabilisme, ici… Mais pas non plus de glorification du travail du sexe. De par sa nature même, après tout, ce type d’emploi mène certes à une émancipation, à une reprise de contrôle d’une personne sur son corps, sur son image, sur sa place dans la société; ceci étant dit, il s’agit également d’un milieu où les abus peuvent être fréquents, où une travailleuse du sexe peut très rapidement être réduite à ses fonctions professionnelles – tout en étant « déifiée » par la même occasion.

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Il est franchement étrange, reconnaissons-le, de voir ces clients décrire, sur des forums consacrés à la chose, leurs ébats tarifés avec Mme Werhun – généralement en des termes très élogieux pour eux-mêmes –, puis d’avoir droit à la version de l’autrice, qui est, sans surprise, beaucoup moins flatteuse. Mais il est tout aussi étrange de comprendre qu’à l’instar de restaurants ou des sites touristiques, par exemple, les travailleuses du sexe doivent se soucier de leur évaluation, et s’assurer ainsi d’obtenir « cinq étoiles » pour conserver leur clientèle.
De là à juger qu’il s’agit encore d’une façon, pour les hommes, de contrôler le corps des femmes, il n’y a qu’un pas que franchit allègrement l’autrice. Avec raison, d’ailleurs.
En fait, c’est peut-être là l’aspect le plus fascinant de cet ouvrage coup-de-poing: non seulement y décrit-on le travail du sexe de façon directe, sans flafla, avec des descriptions parfois sordides – le fait d’être à la merci de la version travail du sexe de Yelp est digne d’un épisode de Black Mirror –, mais ce regard franc se combine aussi à une réflexion puissante et plus que pertinente sur notre rapport au corps, sur l’autonomie de sa propre personne, sur les sentiments envers ce que nous pouvons être.
Dérangeant, puissant, troublant… Sainte Salope est un ouvrage particulièrement nécessaire. Surtout à cette époque où, semble-t-il, 1% des femmes américaines décident de se tourner vers OnlyFans pour gagner de l’argent. Osons avoir cette conversation sur notre rapport au travail du sexe. Il est plus que temps de le faire.





