Comédie noire influencée par le cinéma français de la Nouvelle Vague, Les regards parallèles, le second long-métrage de Vincent Bonin-Arena, relate l’histoire de Félicien, un jeune homme qui, avec l’aide de son meilleur ami, rêve de reprendre le contrôle de l’empire criminel de sa grand-mère. Alors que le film sera présenté en première mondiale lors du festival Fantasia, Pieuvre a eu la chance d’en discuter avec son réalisateur.
Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire du cinéma? Est-ce qu’il y a un réalisateur ou un film en particulier qui t’a donné la piqûre?
Vincent Bonin-Arena : J’ai écouté énormément de films quand j’étais jeune. Mes parents se sont séparés quand j’étais très jeune. Quand je passais la fin de semaine, soit chez un ou chez l’autre, on allait au Club Vidéotron et on louait le spécial trois films pour 7,99$. Je regardais les trois films, puis ça a vraiment suscité mon intérêt envers le médium. Il y a des films, comme Goodfellas de Martin Scorsese, qui m’ont vraiment marqué, ou des réalisateurs comme Paul Thomas Anderson. Après, quand je suis arrivé au secondaire, j’ai compris que ça pouvait devenir une carrière, faire des films. C’était très clair pour moi que c’était ce que je voulais faire. Je ne me voyais pas assis dans un bureau de 9 à 5 dans un travail traditionnel. C’était clair que je voulais faire ça, mais comment m’y rendre, ça, c’était vraiment nébuleux. Je n’avais aucune idée comment ça fonctionnait. Par la suite, les premiers films que j’ai vus au cégep, ça a été des grosses claques. Je savais c’était quoi du cinéma, mais là, quand tu découvres la Nouvelle Vague française, des films européens, des films d’Amérique latine ou des films soviétiques, tu te dis « Oh, OK ». Au cégep, le premier film qui m’a vraiment marqué, c’est Pierrot le fou de Jean-Luc Godard. Ça a été viscéral, l’expérience que j’ai vécue avec ce film-là, et ça m’a permis de comprendre qu’il y a tellement de façons de raconter une histoire, qu’il n’y a pas de limites. En découvrant d’autres réalisateurs et réalisatrices de plusieurs pays, ça m’a encore plus confirmé que je voulais faire ça.
Les regards parallèles est ton deuxième long-métrage. C’est un mélange de genre un peu bizarre entre la comédie noire, l’absurde, et une histoire criminelle. Comment décrirais-tu ton film?
Vincent Bonin-Arena : Comment je décrirais mon film? Mon premier film était très personnel. Ça parlait des thèmes de l’anxiété, de la dépression. Je ne l’ai pas fait de manière à ce que ce soit lourd, mais je l’ai fait avec des symboles, ou en jouant avec les codes au montage. Quand je suis sorti du tournage de mon premier film, je me suis dit « Là, il faut que je fasse quelque chose qui est libérateur. J’ai besoin que ça soit le fun, feel good, une aventure sur la libération ». Quand tu fais un choix de vie, comme faire de l’art au lieu de faire un travail traditionnel de 9 à 5, bien, c’est un peu ça dans ce film-là. C’est trois jeunes qui veulent se libérer soit d’une situation financière ou d’un statut social, et créer leurs propres codes, vivre dans leur propre univers. À cause de mes influences, je trouvais aussi que c’est des thèmes qui reviennent souvent dans les films de la Nouvelle Vague … Tu sais, j’ai vu beaucoup de films de Bertrand Blier. Je trouvais ça vraiment magnifique de voir comment tu pouvais aller n’importe où.

Oui, on le sent. Il y a une scène en particulier dans ton film qui rappelle beaucoup Blier, quand ils décident d’aller visiter la maison de leurs rêves, qu’ils entrent à l’intérieur par effraction et qu’ils s’installent pour se faire une bouffe. Le propriétaire arrive, mais il les laisse finir leur repas. J’ai trouvé que ça faisait très Blier.
Vincent Bonin-Arena : Oui. Évidemment, ces grands cinéastes-là m’ont énormément inspiré. Tu peux souvent entendre dire « Fais un film sur ce que tu connais ». C’est un conseil qui revient souvent. Le premier, c’est ça que j’ai fait. Le deuxième, il fallait que ce soit vraiment libérateur. Il fallait vraiment que ce soit une expérience de cinéma. Que ça se passe dans le monde criminel, un peu satirique, je trouvais que ça se mélangeait bien avec l’histoire que je voulais raconter, qui était libératrice. Puis ça revient un peu à la même chose. C’est des personnages qui veulent se libérer du train-train quotidien.

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Et pourquoi as-tu choisi le noir et blanc pour ton film?
Vincent Bonin-Arena : Dès que j’ai commencé à l’écrire, j’avais des images de la Nouvelle Vague. Oui, Pierrot le fou, c’est en couleur, mais mettons, À bout de souffle, ou Les 400 coups. Il y avait un film de Rohmer, de Chabrol. Agnès Varda aussi. Il y avait aussi 8 ½ de Fellini, qui était quand même assez présent. Puis en écrivant le film, je suis aussi tombé sur d’autres réalisateurs comme Aki Kaurismäki de la Finlande. Lui, je trouve que son décalé est quand même beaucoup mieux maîtrisé que moi. Il y a aussi Gilles Carle, qui a fait des films un peu dans ce style-là, néo-noir, comique, genre… Comme je m’inspirais de tous ces thèmes-là, qui font référence à des films tournés il y a plus de 60 ans, on dirait que c’était comme un genre d’hommage, de le mettre en noir et blanc. J’ai utilisé des lentilles un peu vintages. C’est des lentilles ukrainiennes qui ont été rehoused, parce que c’est des lentilles photographiques qui ont été adaptées pour le cinéma. C’était ma façon de rendre hommage à ces cinéastes-là. C’est vraiment pour rendre hommage à toutes ces personnes-là, qui m’ont donné le goût de faire du cinéma.

Ton film laisse beaucoup la place aux personnages. Est-ce que ça a été difficile de trouver les bons acteurs et de les diriger, parce que leur ton n’est pas tout à fait naturel, c’est un ton toujours un peu décalé.
Vincent Bonin-Arena : Je dois avouer que, quand j’ai fini avec le scénario, je l’ai envoyé à quelques personnes qui me donnent toujours des commentaires et des critiques constructives pour l’améliorer. C’est rare que la version 1 va ressembler au produit final. Souvent, tu en écris 5, 10. Il y en a que, après deux versions, c’est correct, mais moi, ça a pris plusieurs versions. Quand le scénario a été écrit et que c’était le temps de trouver les comédiens pour interpréter les trois rôles principaux, je ne savais pas trop par où commencer. J’avais quelques idées de comédiens, mais je ne savais pas si ça allait être un bon match. Puis à un moment donné, j’étais avec un ami. On est allé voir un film au Cinéma Moderne sur Saint-Laurent, puis on est tombé face à face avec Maxime Genois, que mon ami connaissait. Puis là, il m’a dit « Lui, ça serait vraiment quelqu’un qui pourrait bien incarner le rôle de Jean-Jacques. Il a ce côté-là, de pouvoir aller dans le décalé. Il fitterait ». Je me suis dit « OK, je vais regarder ce qu’il a fait ». Max, comme Mattis (Savard-Verhoeven), ça a été des découvertes pour moi à ce moment-là. On parle de 4-5 mois avant le tournage du film. Mattis lui, ça a été la façon dont il s’exprimait, Puis lui, il était comme « À quel point tu veux que je pousse le décalage de mon personnage? ». À chaque fois qu’on regardait le scénario avec Maxime, il était comme « Ah, mais tu sais, ça, je pourrais l’essayer de deux, trois façons différentes pour voir. » Les deux avaient des approches complètement différentes, qui ont élevé la qualité du film. Inès (Defossé), ça a été par pur hasard. En regardant dans des sites d’agence puis dans son démo de jeu. Je l’ai envoyé à quelques amis, qui m’ont dit « Ah, je la connais, elle serait vraiment incroyable », puis je l’ai rencontrée. Dès ma première rencontre avec elle, j’étais comme « Hey, si tu veux le rôle, tu l’as ». Je pense que les trois comédiens qui jouent les trois rôles principaux, c’était zéro prévu. Ça a été des coups de foudre professionnels avec les trois. Habituellement, les autres films que j’ai faits, je savais déjà pour qui j’écrivais. Puis ce film-là, ça a été des comédiens que j’ai rencontrés dans la préparation du film de manière quand même assez organique et inattendue. Ça a été trois belles rencontres.
Tu as tourné au Québec? Est-ce que c’était un tournage long? À quel endroit est-ce que tu as tourné?
Vincent Bonin-Arena : Non, pas du tout. Ça n’a même pas été 15 jours. Puis on a fait ça avec moins de 100 000 $. On n’a eu aucune subvention. Je fais de la publicité et des vidéos corporatives, c’est pas mal mon gagne-pain. Tout l’argent que j’ai fait en publicité, je l’ai utilisé pour ce projet-là. Avec cet argent-là, on a loué un chalet à Val-David. Puis on est resté là pendant… Tu sais, on a fait des pauses. On tournait un premier bloc de cinq jours. Il y en a qui restaient dans le nord, il y en a d’autres qui retournaient en ville ou retournaient chez eux, puis on revenait. Ça a été Val-David principalement, puis Sainte-Adèle. Les deux villes, ça se fait très bien en voiture, même pas 15 minutes. Si je me souviens bien, c’était relativement simple de pouvoir dire, « OK, telle journée, on tourne soit cette scène-là ou quelques scènes qui se passent à Sainte-Adèle, puis après, on s’en va à Val-David ». Je voulais absolument qu’on s’éloigne de Montréal, parce que je trouve que, dans des villages un peu plus éloignés du monde urbain, il y a quelque chose d’intemporel. Je n’ai pas prédéfini à quelle année le film se passait. Oui, il y a une scène à la fin où on voit un téléphone intelligent, mais sinon, je voulais vraiment donner l’impression que ça peut se passer n’importe quand.

Tu n’en as pas parlé dans tes influences, mais j’ai trouvé qu’il y avait un petit côté Jim Jarmusch à ton film. On dirait que dans le cinéma commercial américain, le montage utilise toujours des scènes de 3 à 4 secondes avant de passer à un autre plan de vue, alors que toi, tu laisses respirer chaque scène. C’est un choix délibéré?
Vincent Bonin-Arena : Oui, parce que ça a pris beaucoup de temps. Le film a été tourné en 2022. Là, il sort en 2026. Il y a des amis qui ont pris le montage et qui suivaient le script. On est venus avec quelques propositions, comme un montage plus serré, et un montage qui était plus lent. On s’est rendu compte que, quand le montage était trop rapide, quand il y avait trop de coupes, oui ça rajoute du rythme au film d’une certaine façon, mais ça ne laissait pas l’humour décalé atterrir. On a trouvé un entre-deux. Il y a quelques scènes où ça coupe un peu plus vite, puis d’autres qu’on laisse respirer. Vu que c’est un film qui est quand même un peu bizarre si on peut dire, c’est quand même une bibitte. Entre les scènes, des fois, de laisser les images respirer puis de les accompagner avec une belle musique ou une belle conception sonore, on dirait que ça revenait juste mieux. Ça laissait le temps de respirer, puis de comprendre qu’on passait à une autre scène. Pas nécessairement comme des vignettes, mais ça laissait comprendre qu’il y a un moment qui passe entre telle et telle scène. Je me souviens, il y a une scène qu’on a rajouté au moment même. C’est quand Mattis et Inès marchent pour aller retrouver Maxime Genois, qui est emprisonné par un criminel. On a mis la caméra extrêmement loin, haut dans une butte, et on les suit, qui marchent de loin. Mattis, il a juste posé « Hey, je vais faire un genre de chorégraphie, un peu comme un enfant avec un fusil », puis vu que ça fonctionne avec le style décalé du film, ça faisait une belle transition. Il y a des moments comme ça qui sont arrivés, où j’étais comme « Hey, c’est vrai que ça permet de mieux respirer, mais ça aide aussi la transition ». On a fait une version de moins de 60 minutes, qui tombait dans le moyen-métrage. Il y avait des moments où c’était vraiment intéressant, mais il y a des fois où ça allait trop vite. On ne pouvait pas recevoir à 100% l’humour, ou la satire.
Ça va être ta première mondiale. Au moins, tu as choisi le bon moment. Fantasia, c’est un des publics les plus enthousiastes et expressifs du Québec. Est-ce que tu es nerveux? Comment est-ce que tu t’attends à ce que le film soit reçu?
Vincent Bonin-Arena : Oui, je suis nerveux. Fantasia, c’est un festival où, avec ma conjointe, on va à chaque année. On voit toutes sortes de films qui sont tous différents. Tous les réalisateurs et les réalisatrices ont des visions uniques. Il y a des films qui sont bien reçus, d’autres un peu moins. Comme tu dis, l’audience de Fantasia est très réactive. Tu sais, j’ai soumis tous mes autres films à Fantasia dans le passé, mais ça n’est jamais rentré. Fait que là, le fait que lui soit là, pour moi, ça, c’est vraiment comme… C’est un festival coup de cœur. C’est pas mal mon festival préféré à Montréal, j’y vais tout le temps. J’espère vraiment que les gens vont avoir du fun. C’est un film léger. Je pense que ça se regarde bien. Après, il y a du monde qui sont comme « Ah, mais tu sais, il faut de l’engagement, pis tout ». Ce n’était pas mon but avec ce film-là. Mon but, c’était juste que les gens aient du fun en regardant ce film-là, et qu’il y ait une identité québécoise de banlieue ou de village. C’est des jeunes qui veulent, au lieu de répéter tout ce qu’on se fait répéter depuis des années, ce que nos parents, nos grands-parents se font répéter, bien qu’ils fassent les choses différemment. Je pense que c’est quelque chose qui peut susciter une certaine réflexion. Comme « C’est vrai, moi, je fais ça, mais en réalité, j’ai toujours voulu faire de la musique. Pourquoi je ne commence pas à trouver une balance, à faire un petit peu plus de musique? ». Là, c’est moi dans ma tête qui se convainc que ça va susciter des réflexions, mais j’aimerais vraiment ça. Je souhaite que les gens de Fantasia vont apprécier le film.
Les regards parallèles sera présenté à Fantasia le dimanche 26 juillet à 18h45 au Cinéma du Musée en présence du réalisateur.





