Les sectes ont généralement mauvaise presse, bien souvent avec raison. Mais au-delà de l’aspect parfois spectaculaire de la chose, surtout quand un culte apocalyptique tourne mal, ce phénomène de société est mal compris. Voilà donc pourquoi le spectacle Viens fonder ta propre secte (en moins de 60 minutes), présenté dans le cadre du Festival Fringe, est aussi amusant que fascinant.
Créé et mis en scène par Marie Ayotte, qui, de son propre avis, voue une fascination aux sectes, l’oeuvre tient à la fois de la conférence et de l’atelier participatif. Car comme son titre l’indique, le public est invité à jeter les bases de sa propre secte, en fonction d’une série de votes.
Faut-il s’étonner, alors, qu’au moment du passage de ce journaliste dans une petite salle du Conservatoire de musique de Montréal, sur le Plateau, la dizaine de spectateurs présents aient choisi de donner naissance au Pilier du soupir, un groupe apocalyptique persuadé que les mauvaises vibrations d’une bonne partie de la planète précipitent l’intrusion de forces démoniaques, et donc la fin du monde?
« J’ai commencé ma carrière en théâtre au Fringe, en 2018; c’est ce qui fait que j’ai une compagnie de théâtre, et que je gagne ma vie dans ce domaine, depuis », explique Mme Ayotte, lors d’une entrevue accordée à Pieuvre.
« Mais je travaille tellement, que je n’ai pas le temps de faire des shows pour moi-même. J’avais le goût de parler de mon autre passion: les sectes. Ça m’obsède depuis environ 25 ans », ajoute-t-elle. Durant le spectacle, d’ailleurs, Mme Ayotte précisera qu’une bonne partie de sa famille adhère à ce genre de mouvements.
« Je trouve ça fascinant, les choses qui sortent de l’ordinaire […] et au Fringe, je peux faire des trucs qui ne pourraient jamais s’accomplir ailleurs. »
Ce qu’il faut d’ailleurs savoir, à propos des sectes, c’est qu’il n’existe pas de définition légale de la chose, au Canada. Plus intéressant encore, la structure centrale de ces groupes est largement la même que pour beaucoup d’autres organisations, qu’elles soient sociales, politiques, culturelles, religieuses, etc.
Marie Ayotte donnera ainsi l’exemple du mouvement de croissance personnelle (self-help, dans la langue de Shakespeare), qui reprendrait un grand nombre de codes que l’on retrouve dans des sectes.

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À la base, en fait, ne voulons-nous pas nous réunir avec des gens qui nous ressemblent? Qui partagent nos intérêts, nos points de vue, notre vision du monde? Ne cherchons-nous pas à obtenir des réponses simples à des problèmes complexes? Les leaders de sectes le savent très bien, et n’hésitent pas, sans trop de surprise, à user, voire abuser de ces stratagèmes pour asseoir leur légitimité et renforcer leur pouvoir.
Bien entendu, l’objectif du spectacle n’est pas seulement de proposer un cours théorique sur les sectes, leur fonctionnement et leurs dérives potentielles; après tout, nous n’avons qu’une heure, et cela comprend le temps consacré à la création de notre propre groupe. Tout comme Rome ne s’est pas bâtie en un jour, le Pilier du soupir nécessitera plus qu’une minute pour apparaître.
Et si l’ensemble de l’oeuvre est forcément teinté d’humour, Marie Ayotte précise toutefois que l’objectif n’est pas de tourner en ridicule les membres de ces sectes. « Mais quand on parle de secte, dans la vie de tous les jours, on imagine des dérives sectaires, mais ce sont deux choses différentes. Je parle de dérives sectaires, mais plus je travaille là-dessus, plus je constate qu’une secte, c’est un groupe. Et tout groupe peut déraper », mentionne-t-elle.
En fait, si le Pilier du soupir n’a pas mené à des dérapages, durant la représentation, et si les spectateurs étaient bien entendu conscients du côté deuxième degré de la chose – notre gourou a adopté un bruit de respiration comme nom officiel, et son mantra était de « respirer trois fois avant de parler » –, il fut particulièrement facile d’«embarquer» dans le groupe.
À titre d’exemple, personne n’a demandé au public de synchroniser l’utilisation de la petite clochette remise à chaque individu. Pourtant, cela s’est produit en quelques minutes à peine. Et chaque personne a volontairement participé aux activités mises de l’avant par Mme Ayotte et ses collègues sur scène.
Voilà donc où nous en étions, samedi dernier, dans cette salle du Conservatoire: Viens fonder ta propre secte était une oeuvre d’abord instructive, mais aussi bien rigolote. De quoi faire travailler le cerveau, mais aussi les zygomatiques. Et fort heureusement, personne n’a collectionné les fèves de Lima ressemblant au visage du leader.





