Pour souligner ses 40 ans d’existence, la maison d’édition Delcourt republie certains des titres les plus iconiques de son catalogue, et parmi cette sélection, on retrouve Les Indes fourbes, un récit picaresque scénarisé par Alain Ayroles et magnifiquement mis en images par Juanjo Guarnido.
Né en Castille au sein d’une famille de gueux, don Pablos de Ségovie a toujours rêvé de s’élever au-dessus de sa condition, moins pour atteindre les sommets que pour s’éloigner de l’abîme.
Un jour, afin de fuir l’horreur, la misère et l’ignominie, il décide de se rendre dans une Amérique encore appelée les Indes pour voir si son sort s’améliorerait en changeant de pays. Il se fait jeter à la mer en cours de route pour avoir triché aux cartes, est recueilli par des esclaves dont le navire s’est échoué et se retrouve au port de Panama, avant de monter à bord d’un galion en direction du Pérou.
Là-bas, une apparition dans le brouillard lui remet une carte indiquant la position de l’Eldorado, un lieu mythique que tant cherchèrent mais que nul ne trouva. Motivé par une cupidité sans bornes, il tentera de localiser la fameuse cité dans l’espoir de s’enrichir.

Les Indes fourbes se veut une suite à El Buscón, un récit picaresque de Francisco de Quevedo datant de 1626. À la fin du livre, don Pablos de Ségovie s’en va en Amérique, et l’auteur Alain Ayroles imagine ici les mésaventures de cette sympathique fripouille dans le Nouveau Monde, dont la route croisera celle d’esclaves, de conquistadors, de nobles, de curés, de brigands et de sauvages réducteurs de têtes. Même s’il fait plusieurs clins d’œil au roman dont il est la suite, il n’est pas nécessaire de l’avoir lu pour apprécier cette bande dessinée qui, malgré ses 160 pages, ne souffre d’aucune longueur. L’intrigue combine habilement les scènes d’action, les dialogues savoureux, la satire sociale et les moments de pure comédie, et le résultat évoque autant les grands romans d’aventures que les classiques du cinéma de cape et d’épée.
Oubliez les héros traditionnels faisant preuve de noblesse et de courage devant l’adversité. Don Pablos de Ségovie est un fieffé coquin qui ment, triche, vole et manipule, mais son intelligence, sa capacité d’adaptation et son refus obstiné de se soumettre à l’ordre établi le rendent irrésistiblement attachant. Cette ambiguïté morale constitue l’une des forces majeures de la bande dessinée. Pablos est un pur produit de son époque, soit un homme né dans la misère qui tente de survivre dans un monde brutal dominé par la violence, une hiérarchie sociale déterminée dès la naissance, et la cupidité. À travers lui, Ayroles livre une critique acerbe de la conquête espagnole, des institutions monarchiques et de l’obsession de l’or qui a accompagné la colonisation des Amériques.

Si le scénario impressionne, le dessin de Juanjo Guarnido relève tout simplement de la virtuosité. Déjà célébré pour la série Blacksad, l’artiste livre ici certaines des plus belles planches de sa carrière. Forêts luxuriantes d’Amérique du Sud, quais animés du port de Panama avec des centaines de mouettes striant les cieux, temples Incas en ruines, chacune de ses images regorge d’une quantité impressionnante de détails, et d’un talent pour transmettre l’expression des visages. En une seule case digne d’un tableau par exemple, il condense toute la brutalité du massacre des autochtones par les Espagnols et leurs chiens, et sa palette de couleurs à travers l’album restitue à merveille la chaleur et la violence du Nouveau Monde au XVIIe siècle. Visuellement, Les Indes fourbes constitue un pur délice pour les yeux.
Intelligent, drôle, spectaculaire et émouvant, Les Indes fourbes est une célébration du pouvoir des histoires, et de ceux qui les racontent. Il s’agit d’une bande dessinée qu’il faut lire au moins une fois dans sa vie, et d’un véritable chef-d’œuvre du neuvième art.
Les Indes fourbes, de Alain Ayroles et Juanjo Guarnido. Publié aux éditions Delcourt, 160 pages.





