Avec le second volume de Visions, réalisé cette fois-ci en collaboration avec l’artiste Pascal Colpron, le scénariste et dessinateur Alexis Mandeville confirme qu’il est l’une des voix les plus originales de la bande dessinée québécoise contemporaine.
Grâce à sa science-fiction inventive aux relents rétro, Visions a fait beaucoup de bruit au moment de sa sortie en 2024. L’album s’est vu décerner le prix Réal-Fillion, en plus d’être finaliste au prix de l’ACBD de la meilleur BD québécoise. Ce fût personnellement l’un de mes gros coups de cœur cette année-là, et j’ai eu l’immense plaisir d’en discuter avec son créateur, Alexis Mandeville. Inutile de dire que, lorsque la sortie d’un second volume a été annoncée, j’avais très hâte de mettre la main dessus, et je n’ai vraiment pas été déçu par ma lecture, puisqu’il est aussi bon (et sous certains aspects encore meilleur) que le premier.

Témoignant toujours d’un amour profond pour les comics de science-fiction de l’âge d’or, comme Incredible Science Fiction ou Weird Science, et d’une volonté de revisiter leurs codes avec une sensibilité moderne, Visions vol. 2 reprend l’aspect anthologique de ces vieilles publications, même si les quatre récits présentés ici se déroulent tous dans le même univers, alors que l’auteur de bandes dessinées du premier volume reçoit de nouvelles communications provenant d’un avenir lointain. Plusieurs des protagonistes introduits précédemment effectuent d’ailleurs un retour dans ce nouvel opus, dont le capitaine Peter Walker, son épouse Patty Rodriguez, le professeur Swanson, ou le juge Boswell.

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Dans la première histoire, le capitaine Walker est chargé d’enquêter sur le sabotage d’Omnivac, un immense super calculateur situé au nord de la cité futuriste d’Urbitopia. La seconde continue l’intrigue des enfants mutants créés en laboratoire et amorcée dans le premier volume. Une soirée en enfer suit les efforts de la sororité, une organisation de femmes, pour empêcher le cosmopithèque, un être simiesque venu du futur, d’envahir notre continuum. Le dernier récit suit un agent de la compagnie d’assurance Apex Mutual ayant développé l’arme ultime pour remporter la guerre commerciale les opposant à leur principal compétiteur, soit une police contre les enlèvements par des extraterrestres.

Alexis Mandeville continue de construire méticuleusement son univers futuriste dans ce second volume de Visions, et l’enrichit d’une foule de détails afin de lui donner chair et d’étoffer sa mythologie. Au-delà de ses éléments typiques de science-fiction et de ses personnages dotés de pouvoirs psychiques, il y a également un côté méta à l’album, alors que la bande dessinée elle-même constitue un élément crucial de l’intrigue. L’auteur livre en plus un commentaire social mordant à travers son monde dystopique aux accents totalitaires qui évoque 1984, avec son mystérieux et omnipotent leader et ses légions de G-Men faisant régner la loi.
L’esthétique des vieux comics est reproduit de façon remarquable dans Visions vol. 2. Mandeville ne se contente pas d’imiter un style graphique, il recrée tout un imaginaire inspiré des récits pulp et de l’âge d’or de la science-fiction de la fin des années 1950. Il ne s’agit pas d’une parodie ou d’un pastiche, mais bien d’une lettre d’amour à ces publications d’antan. Il insère plusieurs fausses publicités pour des produits délirants, dont les lentilles Astral Googles permettant de voir la forme astrale des gens, ou un émetteur-récepteur d’ondes cryptiques provenant d’autres dimensions, et se moque même du Comics Code Authority, avec un timbre sur les couvertures où on peut lire « Approuvé par le comité des lecteurs canayens de bonnes mœurs ».

Les dessins étaient déjà très beaux dans le premier Visions, mais ce second volume a été réalisé à quatre mains par Alexis Mandeville et Pascal Colpron. Le résultat est une ligne d’encrage plus fine, et des illustrations encore plus lisibles et spectaculaires. Voitures volantes, mutants, extraterrestres, insectes géants, cités futuristes aux cieux remplis de zeppelins, gigantesque usine robotisée montrant d’innombrables rangées de tubes à lampes, paysages du continent perdu de Lemuria il y a 280 millions d’années, les deux artistes parviennent à recréer le langage visuel des comics des années 1950 tout en apportant leur propre personnalité à ce style distinctif.
Il y a malheureusement peu de science-fiction dans la bande dessinée québécoise, mais en l’espace de deux albums, Alexis Mandeville s’est hissé parmi les grands maîtres du genre, aux côtés de Grégoire Bouchard, et les deux volumes de Visions constituent déjà un grand classique, que tous les amateurs du neuvième art devraient se faire le plaisir de découvrir.
Visions vol. 2, d’Alexis Mandeville (avec la collaboration de Pascal Colpron). Publié aux éditions Front Froid, 112 pages.





