Si, aujourd’hui, la popularité des émissions de cuisine et des « foodies » de tout acabit sur les réseaux sociaux est indéniable, ce ne fut pas toujours le cas, et cet engouement pour les plaisirs de la table est en bonne partie dû à Jehane Benoit, comme on peut le constater à la lecture de la bande dessinée biographique qui lui est dédiée.
Par le biais de conférences, de livres de cuisine ou d’émissions à la radio et à la télévision, Jehane Benoit a contribué comme nulle autre au développement de l’art culinaire au Québec, mais étonnamment, bien qu’elle ait été une figure publique durant plusieurs décennies, on en connaît somme toute assez peu sur cette femme parfois ambitieuse, parfois énigmatique, souvent en avance sur son époque. L’autrice Megan Durnford a d’ailleurs dû enquêter pendant plusieurs années sur le passé de celle qu’on a surnommée « La première dame de la cuisine canadienne » afin d’en apprendre davantage sur sa vie personnelle, et elle partage le fruit de ses recherches dans Jehane Benoit, une bande dessinée illustrée par Stéphane Lemardelé.

Comme dans toutes les œuvres biographiques, l’album présente le parcours, en ordre chronologique, de celle qui est née Jehane Patenaude le 21 mars 1904 à Montréal au sein d’une famille bourgeoise, retraçant son passage au pensionnat du Sacré-Cœur de Sault-au-Récollet, ses études à Paris à la Société scientifique d’hygiène alimentaire et d’alimentation rationnelle de l’homme sous le tutorat du docteur Édouard de Pomiane, son mariage malheureux à Carl Zimmerman puis à l’amour de sa vie, Bernard Benoit, la fondation de sa propre école de cuisine, ses premièree chroniques culinaires à la radio, ou la sortie de sa fameuse Encyclopédie de la cuisine canadienne, qu’elle convainquît son éditeur de vendre en sections afin que les ménagères puissent se permettre de l’acheter petit à petit.
À travers le portrait de cette pionnière, on a surtout droit à une tranche de l’Histoire du Québec contemporain. L’album met en lumière l’influence sociale et culturelle de cette icône qui ne s’est pas limitée à transmettre des recettes, mais a participé à modifier le rapport des Québécois à l’alimentation. Les difficultés de cuisiner en raison du rationnement dû à la Seconde Guerre mondiale et de la pénurie de certains ingrédients, notamment le beurre, le passage du poêle à bois à la cuisinière électrique, puis au four à micro-ondes, l’ouverture progressive des Québécois aux saveurs du monde, tout comme l’évolution du droit des femmes, la bande dessinée Jehane Benoit laisse une place de choix aux transformation sociales de l’époque.

Le travail graphique de Stéphane Lemardelé (à qui l’on doit Le storyboard de Win Wenders), constitue l’autre point fort de Jehane Benoit. Ses dessins adoptent une ligne réaliste, mais souple, et dénotent un souci remarquable du détail historique. Les décors, vêtements ou objets domestiques créent une véritable sensation d’immersion, renforcée par sa coloration aux teintes résolument rétro. Le trait de l’artiste ne cherche jamais l’exubérance stylistique, mais privilégie plutôt une clarté servant bien la narration. L’aspect le plus intéressant demeure toutefois l’intégration des photos d’archives, des articles de journaux et des publicités de l’époque qui, au lieu d’être placés à part, sont intégrés fluidement dans leurs propres cases sans qu’on ne sente jamais de cassure visuelle. L’album se termine sur carnet de recherche comprenant les documents ayant servi à l’autrice pour retracer le parcours de cette grande dame de la cuisine.
Que vous soyez adepte d’art culinaire ou simplement féru d’histoire, la bande dessinée Jehane Benoit est un ouvrage fort instructif qui permet de mettre en lumière l’héritage, malheureusement moins connu de nos jours, de cette pionnière de la cuisine moderne au Québec.
Jehane Benoit, de Megan Durnford et Stéphane Lemardelé. Publié aux éditions La Presse, 156 pages.





