Une pièce de théâtre sans décors, sans costumes… Mais une pièce aussi revendicatrice que jouissive: voilà le pari de Glissant glissant, troisième et dernière partie de la trilogie du Glissant du Théâtre La moindre des choses. Et pour l’occasion, les créateurs de l’oeuvre veulent faire rire, certes, mais aussi réfléchir. Rencontre.
Au bout du fil, Cédrik Lapratte-Roy, le metteur en scène de l’oeuvre, est clair: la culture a besoin de plus d’argent.
« C’était un peu devenu une évidence; Glissant glissant, c’est le troisième opus, et c’est le troisième pour lequel nous n’avons pas eu de financement à des de production. Il nous est arrivé de recevoir des fonds pour la recherche et la création, mais lorsque vient le temps de monter la pièce, aucun palier de gouvernement ne nous a jamais donné d’argent », confie-t-il.
« Au moment de monter Terrain glissant, en 2024, lorsque nous n’avons rien reçu, je me suis endetté pour pouvoir le faire et j’ai cumulé énormément de tâches, car nous avons dû passer outre l’embauche de plusieurs personnes. Je me suis donc retrouvé à faire une tâche qui aurait nécessité quatre, voire cinq personnes. Et donc, j’ai fait un burnout, je suis tombé en dépression, ça a été très difficile. »
Et au départ, en fait, Glissant glissant ne devait même pas voir le jour. « On s’était promis, François (Ruel-Côté, l’auteur, NDLR) et moi, que si nous n’avions pas les subventions, alors nous n’allions pas le faire. Nous allions simplement annuler les spectacles. Car il faut commencer à laisser des trous, dans la programmation, pour que le message se rende », explique M. Lapratte-Roy.
« Quand nous avons reçu les réponses comme quoi les subventions étaient refusées, nous étions devant le fait accompli, et il fallait donc annuler le spectacle, pour correspondre à nos valeurs. Sauf qu’en y réfléchissant, nous nous sommes dit que nous étions face à trois scénarios: on annule, et les gens en parlent pendant une semaine; soit on le fait pareil et je me crée un deuxième burnout; soit on le fait, mais en intégrant nos conditions de travail dans le spectacle, et cette idée de sous-financement dans les propos de la pièce, ainsi que dans toutes les communications qui entourent le spectacle. »
D’où cette entrevue avec Pieuvre, ainsi qu’avec plusieurs autres médias, précise d’ailleurs le metteur en scène, qui souligne vouloir aborder principalement cette question du manque d’argent dans la culture, au Québec.
« Je voulais que ça devienne un peu militant et que cela permette d’ouvrir le dialogue, pour médiatiser encore plus cet enjeu », a poursuivi M. Lapratte-Roy.
Ce n’est certainement pas la première fois où le manque d’investissement en culture fait monter les artistes au créneau; déjà, en 2017, celui qui était alors directeur artistique d’Espace libre, Geoffrey Gaquère, dénonçait la faiblesse de la participation de l’État dans les activités culturelles d’ici.
Notre spectacle n’a pas de décors, pas de costumes, y’a rien; on est directement dans la salle Jean-Claude-Germain éclairée au néon… On est dans une proposition pauvre et volontairement pauvre. Tout est cheap, et c’est voulu, pour montrer que « ça va être ça, l’art, si on accepte que les choses soient comme ça ».
-Cédrik Lapratte-Roy, metteur en scène de Glissant glissant
Pas juste un manque de volonté
S’il est vrai que Québec a quelque peu délié les cordons de la bourse, après moult appels à l’aide du milieu culturel, le problème n’est pas seulement un manque de financement étatique, juge M. Lapratte-Roy.
En effet, dit-il, l’inflation viendrait aussi compliquer les choses.
« L’offre des projets théâtraux n’a pas augmenté; elle a plutôt diminué. Ce qui a augmenté, ce sont les coûts de production, la main-d’oeuvre, les coûts de création… Mais la billetterie, elle, n’augmente pas. Si l’épicerie, par exemple, coûte plus cher en raison de l’inflation, le prix des billets, lui, n’a pas gonflé. Parce que nous avons une mission de démocratisation de l’art. Mais les enveloppes budgétaires, elles, n’ont pas augmenté », déplore le metteur en scène.
Et pour ce dernier, cette augmentation des coûts fait en sorte que même les grandes salles doivent se t0urner vers des aides qui profitaient surtout, à l’époque, aux théâtres plus petits. Résultat: les fonds s’épuisent encore plus rapidement.
Le message de Glissant glissant est donc passé: un message enrobé d’une bonne couche d’humour, certainement, mais aussi un message tout à fait pressant, voire urgent. Car sans argent, sans possiblité de financer la culture – et même si l’oeuvre qui nous intéresse a finir par obtenir de l’aide à la production –, ce n’est pas seulement un secteur de l’économie qui se meurt peu à peu. C’est toute la société qui s’étiole.
Glissant glissant, de François Ruel-Côté, dans une mise en scène de Cédrik Lapratte-Roy
Avec Simon Beaulé-Bulman, Anne-Marie Binette, Félix Chabon-Fontaine, Cédrik Lapratte-Roy, Laurence Laprise, Olivier Morin et François Ruel-Côté
Au Centre du théâtre d’aujourd’hui jusqu’au 2 avril





