Et de trois… ou quatre? Après Leather Teeth et Leather Terror (sans oublier Trilogy, la compilation mythique), voici maintenant Leather Temple, le plus récent album du maître du darksynth Carpenter Brut. Toujours autant de bruit, toujours autant de percussions, mais cette fois avec une plongée complètement assumée dans le cyberpunk.
L’artiste français n’en est évidemment pas à sa première aventure dans le monde de la science-fiction, du cyberespace et des mondes numériques. Il y avait déjà Anarchy Road et Invasion A.D., sur Trilogy, justement, respectivement une pièce sur un monde futuriste où la pluie est couleur suie, et une oeuvre racontant, cris à l’appui, une invasion de notre planète par des forces extraterrestres.
Il y avait déjà eu, également, le vidéoclip de la fantastique Turbo Killer, sur ce même album-compilation, avec ses visuels tenant autant du fantastique, de la science-fiction déjantée et des thèmes chers à Carpenter Brut, c’est-à-dire l’esthétique des années 1980 avec ses grosses cylindrées et ses jolies femmes aux prises avec des hommes aux intentions sinistres.
Impossible de ne pas parler, non plus, de la trame sonore de Blood Machines, film de Seth Ickerman – celui-là même qui avait réalisé le vidéoclip de Turbo Killer –, une bande originale entièrement signée Carpenter Brut, toujours dans ce même univers mêlant mysticisme et science-fiction.
Il n’est donc franchement pas étonnant que le compositeur et interprète réemprunte le chemin tortueux de la SF et du cyberpunk; en fait, on pourrait bien dire qu’il n’en a jamais dévié. Cette fois, cependant, plutôt que d’offrir une pièce ici et là, sur ce vaste thème, nous avons plutôt droit à une épopée complète, un album entier racontant l’histoire de gens essayant de survivre dans une mégapole où la vie ne tient qu’à un fil. La vie est si fragile, en fait, que le divertissement le plus populaire consiste en une course de véhicules armés et blindés dont les conducteurs, partiellement des hybrides d’humains et de machines, se massacrent allègrement en tentant de prendre la tête.
Un monde à découvrir… à ses risques et périls
A-t-on déjà vu des thèmes similaires? Certainement: on ne réinvente pas la roue. Mais il y a quelque chose… quelque chose dans ces 10 pièces; quelque chose d’un peu grandiose, voire de dantesque. Quelque chose de grotesque, aussi, de pas naturel, de corrompu.
À preuve, peut-être, cette ouverture à l’orgue qui enchaîne sur la pièce nommée Major Threat; rien de moins! Ça brasse, ça bardasse, ça cogne dur. En fait, ça cognait déjà très dur sur Trilogy: quiconque n’a pas été soufflé par le déchaînement de percussions de Roller Mobster devrait se poser des questions.
Ici, le son est plus métallique, plus mécanique, toujours avec les sonorités graves qui ont fait la réputation de Carpenter Brut, bien sûr – on est plus que jamais ancrés dans le darksynth –, mais on remarque un ajout de notes en un sens plus légères. Enfin, certainement plus aigües.
En gros, c’est comme si l’univers du tueur en série des années 1980, cultivé depuis les tous premiers EP de l’artiste, télescopait Neuromancer, de William Gibson. Une veste en jeans, des gants coupés et une Corvette, le tout dans des rues toujours illuminées par des couleurs néon, sur fond d’élites corrompues assoiffées de sexe, de pouvoir et d’argent. Injectez une bonne dose de religieux – Carpenter Brut donne toujours dans les pentagrammes et les crucifix inversés, après tout –, et vous avez ce qui est probablement la déclinaison la plus intéressante de ce monde depuis Trilogy.
Bien entendu, Leather Temple n’existe pas en vase clos. Il y a évidemment eu Teeth, puis Terror. Mais après la terreur, donc, voici le lieu saint, la terre consacrée. Probablement l’endroit où des forces sombres et maléfiques se réunissent pour offrir leurs prières à un monstre aux ambitions divines.
Et dehors, dans les rues sales à la Blade Runner, on tente de survivre et de faire tomber le système. Pas étonnant qu’une pièce de ce nouvel album s’intitule She Rules The Ruins, alors qu’une autre porte le nom fort approprié de Neon Requiem. Tout juste avant Iron Sanctuary, d’ailleurs.
On ignore où se rendra Carpenter Brut, après ce disque monstrueux et puissant, après son oeuvre la plus accomplie jusqu’à ce jour. Mais qu’importe: Leather Temple est une consécration. À s’injecter directement dans le cerveau, façon Johnny Mnemonic, ou encore The Matrix.





