Il en va de l’indépendance des nations: ainsi tombe le verdict de l’ancien journaliste devenu expert des médias et des géants numériques, Alain Saulnier, dans son troisième livre écrit sur les titans de la technologie que sont Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft. Et pour ce dernier, justement, les États doivent agir promptement pour éviter de tomber sous la coupe d’entités multinationales échappant au contrôle politique. Entrevue.
« Je pense que nous n’en avons pas terminé, avec cette bataille, parce qu’elle est gigantesque », affirme ainsi l’auteur de Pas de souveraineté sans souveraineté numérique par téléphone, en parlant de cet affrontement entre les institutions politiques et ces mégacorporations qui en sont venues à exercer un contrôle sur de vastes pans de notre existence, de la consommation aux communications, en passant par les outils de travail et l’accès à l’information.
« Comme je l’exprime à la fin de mon ouvrage qui vient d’être publié, j’estime qu’il faudra s’allier à l’ensemble des pays occidentaux qui partagent la même volonté de s’affranchir de leur dépendance envers les États-Unis, notamment via ces géants du numérique, même aussi par l’IA », ajoute-t-il.
Si cet épineux sujet avait déjà été abordé dans les deux précédents essais de M. Saulnier, Les barbares numériques et Tenir tête aux géants du web, cette fois, l’auteur ne passe pas par quatre chemins et évoquent clairement un lien direct entre ces titans de la technologie et la montée en puissance de la droite et de l’extrême droite un peu partout dans le monde.
Cela n’est pas très surprenant, après tout, d’autant plus que les exemples abondent: Elon Musk, le patron de X (anciennement Twitter), n’a-t-il pas ouvertement appuyé Donald Trump lors de sa campagne pour la présidentielle américaine de 2024? N’a-t-il pas été récompensé pour sa loyauté avec D.O.G.E., l’agence qui devait supposément réaliser des économies, mais n’a servi qu’à s’attaquer aux « wokes », aux sciences sociales et environnementales, ainsi qu’à l’aide humanitaire?
Ce même Elon Musk n’a-t-il pas effectué un salut nazi dans la foulée de la victoire de M. Trump? Et n’a-t-il pas clairement soutenu l’Alternative pour l’Allemagne, un parti d’extrême droite qui gagne en popularité? Et encore là, il ne s’agit que de quelques exemples de ces accointances entre le pouvoir politique et le numérique; les patrons de Meta (Faceboo), Amazon et Google ont eux aussi baisé l’anneau de Trump après sa réélection. Et Google a cédé aux caprices du président en rebaptisant le Golfe du Mexique et le Lac Ontario…
Dans ce contexte, et surtout alors que la bonne entente entre différents élus semble parfois plus que fragile, comment peut-on envisager s’unir à l’échelle mondiale pour contrer cette influence néfaste, et par extension l’influence américaine?
« Je pense que peu importe du gouvernement dont on parle, nous devons absolument tous trouver une manière de développer une stratégie pour s’affranchir des géants du numérique. Il faut un vrai plan; or, à l’heure actuelle, il n’y a pas de plan concerté, ni de plan dans les provinces… Ou encore de plan avec l’Union européenne », déplore M. Saulnier.
Celui-ci consacre d’ailleurs un chapitre entier à détailler un plan de « désintoxication » de ces géants numériques, qui passerait notamment par l’adoption de lois forçant l’entreposage des données des citoyens sur des serveurs locaux, plutôt que dans les centres de données des multinationales, l’utilisation de logiciels en code source libre, l’abandon d’outils commerciaux des GAFAM, etc. Affirmer que ce plan est ambitieux relève de l’euphémisme.
« Nous assistons à quelque chose d’unique, en ce moment: les patrons de ces géants du numérique, qui sont parmi les personnes les plus riches de la planète, sont les complices de M. Trump dans sa volonté de vouloir établir son emprise sur l’Occident. C’est quelque chose qui nécessitera un travail stratégique, ardu, concerté avec les pays ayant intérêt à participer à ce qui pourrait être appelé un effort de guerre », indique M. Saulnier, qui évoque non seulement les pays occidentaux industrialisés, mais aussi l’Australie, le Mexique, plusieurs pays émergents…
Il faudra lancer un appel à tous; mais pour l’instant, chacun travaille un peu dans son coin.

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Être franc… et se tirer dans le pied?
Avec la façon de faire toujours plus franche du président américain, qui n’hésite plus à remettre en question des vaches sacrées, comme l’OTAN, ou qui conclut ouvertement un accord avec une Russie pourtant engagée dans une guerre sanglante en Ukraine, se pourrait-il que le « chat soit sorti du sac », et que cette volonté de mentionner clairement que les géants du numérique collaborent aux visées de la droite et de l’extrême droite que cela donne des munitions aux opposants de ce mouvement?
Si Alain Saulnier ne veut pas s’engager sur le résultat de cette tendance, de la part de Trump, à toujours pousser le bouchon plus loin, il affirme toutefois que « nous sommes dans un contexte unique dans l’histoire », avec « des libertariens ultrariches qui vont jusqu’à dire que la démocratie a fait son temps et que l’on doit travailler à l’arrivée de l’Antéchrist ».
Et si l’auteur craint que « la démocratie ne soit qu’une parenthèse », il affirme néanmoins que tout n’est pas perdu. « Partout au pays, nous devons nous serrer les coudes et adopter des stratégies concertées », ajoute-t-il, en soulignant que même si le nouveau premier ministre du Québec, Paul St-Pierre Plamondon, s’est engagé à multiplier les désaccords avec Ottawa, « tout le monde devra travailler de concert » pour protéger les citoyens contre l’impact des géants numériques.
Ironiquement, d’ailleurs, quelques jours après l’enregistrement de cette entrevue, où M. Saulnier évoquait le pouvoir d’Elon Musk à bloquer le fonctionnement de son service Starlink, très largement utilisé par les forces ukrainiennes, Elon Musk a… largement ralenti le fonctionnement de son service Starlink pendant quelques jours. Ce dont il s’est d’ailleurs vanté.
Il aura fallu des discussions de haut vol, a mentionné le président ukrainien, pour que le service soit entièrement rétabli. Une autre preuve de l’influence démesurée d’une poignée de personnes non élues sur la marche du monde.
Plus près de chez nous, Alain Saulnier se dit satisfait de voir que les opposants aux GAFAM sont de moins en moins seuls, mais s’interroge sur « le véritable visage » du premier ministre canadien Mark Carney, lui qui a parlé, à Davos, de la nécessité d’unir les forces des puissances moyennes, et qui s’oppose largement au président américain, mais qui a aussi fait disparaître plusieurs lois forçant les Netflix et autres services similaires à verser des redevances à Ottawa.
Et la Loi sur les nouvelles en ligne, qui a mené à l’octroi, par Google, de la somme de 500 millions de dollars pour les médias d’ici, serait elle aussi menacée.
« Lorsque les négociations entre Ottawa et Washington ont pris fin, il y a quelques semaines, je me suis dit que c’était une belle occasion à saisir pour rétablir les mesures d’encadrement et de réglementation » qui avaient été durement gagnées, auparavant, dit M. Saulnier. Pour l’instant, le gouvernement Carney n’a rien annoncé en ce sens.
Savoir s’y retrouver
L’auteur de l’essai est aussi très clair sur un autre point: les gouvernements du monde entier auront beau s’unir contre les géants du numérique, si personne ne comprend comment ces entités technologiques fonctionnent, et de quelle façon les services et produits offerts ont un effet sur notre quotidien, la lutte sera vaine.
D’ailleurs, Alain Saulnier ne tient pas nécessairement nos dirigeants en très haute estime, sur ce point: « Ce sont des analphabètes complets », dans ce domaine, dit-il.
« Tout le monde a la prétention d’être un expert en numérique, mais je soupçonne que la moitié sont des fumistes; c’est ce qui s’est passé, avec [le scandale] SAAQclic. »
Malgré tout, Alain Saulnier croit que la situation s’améliore. « Quand j’ai écrit Les barbares numériques, en 2022, j’avais l’impression de prêcher dans le désert en maudit, parce que juste l’expression « souveraineté numérique », personne ne savait ce dont on parlait. Mais depuis quelques mois, j’ai entendu des chefs de gouvernement parler de ce concept, notamment en France. Même Mark Carney l’a fait. Il y a peut-être quelque chose qui est en train de se produire… »
« Oui, parfois, c’est décourageant », concède l’auteur. D’autant plus que les GAFAM ont consolidé leur pouvoir ces dernières années.
« Mais je ne crois pas que cela soit au point où nous devons abandonner. Par exemple, pour notre langue et notre culture, c’est une question existentielle! »
En attendant le jour de la « libération » de l’emprise des GAFAM sur nos vies, Alain Saulnier est comme nous tous: il utilise toujours ces plateformes numériques. Mais il travaille aussi à concevoir un guide pour se « détoxifier » des géants. Reste à savoir si cette entreprise sera couronnée de succès.





