Les 185 minutes que durent Dao semblent parfois mettre les spectateurs à l’épreuve. Il n’en demeure pas moins que ceux qui s’y abandonneront découvriront une hypnotisante incursion dans un univers de possibilités, entre culture, bonheur, passé et curiosités.
N’étant pas familier avec l’univers du cinéaste Alain Gomis, dont il s’agit ici de son sixième long-métrage, je me suis lancé à l’aveugle sans savoir dans quoi je m’embarquais.
Grand bien m’en fasse, puisque s’il faut un moment pour se plonger dans les particularités d’une oeuvre aussi ambitieuse et riche, ce Dao ne cesse d’émerveiller, et ce, longuement après l’écoute.

Gomis renoue d’ailleurs avec l’acteur Samir Guesmi, tête d’affiche de son second film Andalucia, acteur qu’on a pu voir au Québec dans Gagne ton ciel de Mathieu Denis. Cette présence et d’autres, tout comme celle, très courte, de Thomas Ngijol que nous pouvons voir dans l’encensée télésérie Empathie, s’amusent à brouiller les pistes dans cet amalgame fusionnel de fiction et de réalité.
Débutant en mode documentaire à la recherche d’une actrice, mêlant également les souvenirs propres au cinéaste, le montage surprenant de Fabrice Rouaud, qui a collaboré autant avec Bertrand Bonello que Yolande Moreau, alterne savamment entre passé et présent, mais aussi entre cultures et célébrations.
Il y a d’un côté un mariage, en France, et de l’autre, les célébrations funéraires du père de la mère de la mariée en Guinée-Bissau. Les mémoires de l’un et de l’autre s’entremêlent, mais aussi se questionnent et se répondent entre elles, faisant office parfois de pur miroir l’un envers l’autre.
On s’interroge, son rapport au pays et à son passé notamment, et on rigole entre douleurs et traumas.

De manière fort agréable, on finit par y retrouver quelque chose de Abdellatif Kechiche, dans l’ensemble, de la gloire de La graine et le mulet, ou même de cinéastes adeptes d’ultraréalisme comme Jonathan Demme avec Rachel Getting Married. Les conflits familiaux menaçant à tout moment de surgir après tout.
Où sont tracées les frontières entre la réalité et la fiction? Plusieurs membres de la famille de Gomis étant présents autant devant que derrière la caméra, tout comme bon nombre d’acteurs non professionnels assistant aux événements.
Les images de la brillante Céline Bozon sauront par ailleurs toujours capter ce qui importe avec une humanité et une chaleur qui nous garderont toujours au plus près de ceux qu’elle cadre. Tous ses sujets, d’ailleurs, s’animent avec présence et conviction à l’écran, en étant d’un naturel flamboyant.

Le passé colonial revient immanquablement à l’avant-plan, tout comme le sort des immigrés, mais aussi celui des femmes. Pourquoi veut-on absolument se marier?, demanderons-nous dans la première partie. Quel lien reste-t-il lorsqu’on quitte le pays?
Le film n’offrira pas nécessairement de réponses, mais nous fera vivre le tout de l’intérieur, à la fois comme si on y était, mais aussi comme si on découvrait des documents d’archives ou familiaux.
Nous sommes devant une oeuvre jamais voyeuriste et toujours en grande objectivité, même lorsque nos esprits occidentaux se verront particulièrement secoués, au cours de segments mettant en vedette de manière très brutale des sacrifices et du dépeçage d’animaux.

La proposition sera à son plus fort dans l’esprit de communion qui en ressortira. On aura en tête les chants, les danses et lorsque le plaisir sera à son comble, autant palpable pour ceux à l’écran que nous en tant que spectateurs. Difficile de résister lorsque tous les convives du mariage se mettront à chanter A cappella la célèbre chanson Killing Me Softly With His Song popularisée par la version de The Fugees.
Dao invite ainsi au voyage, mais également à la réflexion. Une oeuvre dense, loin d’être la plus simple d’approche, mais qui saura récompenser ceux qui se plairont à un tel bonheur ouvert et dirigé vers l’Autre, mais aussi vers un monde qui vit en parallèle de nous, qu’on le veuille ou non.

7/10
Dao a été vu dans le cadre de la 55e édition du Festival du nouveau cinéma. Il est présenté à nouveau le samedi 17 octobre au Cineplex Quartier Latin, à 13h.
Distribué par Janus Films en Amérique du Nord, il n’y a pas de sortie en salle d’annoncée pour le moment.





