Cette entrevue a été réalisée à la mi-juin, avant les plus récents échanges de tirs entre les États-Unis et l’Iran.
On a beau ne plus trop savoir ce qui se passe, entre Washington et Téhéran – cessez-le-feu, pas de cessez-le-feu, échanges de tirs, négociations, blocus, pas de blocus… –, une chose est certaine: l’ordre diplomatique et géopolitique en place depuis 1945 est chancelant, mais n’a pas dit son dernier mot, affirme un chercheur.
« Je crois qu’il faut adopter une position nuancée, dans ce dossier », explique, au bout du fil, Noah Weisbord, professeur en droit à l’Université McGill et spécialiste du droit international.
« Commençons par [le premier ministre canadien] Mark Carney, qui parlait récemment d’un point de « rupture », en matière de droit international. […] Cela représentait une riposte par rapport à l’utilisation unilatérale de la force, par l’administration Trump. Je crois que ce qui était inexact, ce fut de dire que cet ordre international était mort et enterré. »
Ainsi, selon le Pr Weisbord, « nous pouvons voir que ce n’est pas le cas en examinant l’accord préliminaire signé entre Washington et Téhéran; tout ce document s’inscrit dans le cadre du droit international et des Nations unies ».
« Le premier article évoque le fait d’éviter le recours à la force entre les deux nations; cela vient directement de l’Article 2, le principal article de la Charte des Nations unies. On y lit aussi que l’on souhaite préserver la souveraineté territoriale de l’Iran et du Liban, ce qui s’inscrit aussi dans la foulée de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Et enfin, l’accord final doit être ratifié par le Conseil de sécurité de l’ONU », dit-il.
« Ce mémorandum n’est qu’un cadre de travail qui permettra aux négociations d’être scindées en plusieurs catégories. Mais l’Article 14 du document précise justement que l’accord final doit être entériné par une résolution contraignante du Conseil de sécurité, ce qui veut dire que les membres permanents du Conseil pourraient opposer leur veto », poursuit le Pr Weisbord.
Au dire de ce dernier, « Donald Trump tente malgré tout de saper et de détruire le droit international, l’OTAN, tous les contrepoids à une puissance américaine absolue ».
Il est alors peut-être étrange, dans ce contexte, de voir ce même président américain accepter de s’astreindre aux règles internationales qu’il souhaite pourtant faire disparaître.

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Tenter d’y voir clair
Devant de telles contradictions, et à la lumière de ce qui se trouverait dans ce fameux accord préliminaire, y compris un fonds de 300 milliards de dollars US destiné à la reconstruction de l’Iran, le Pr Noah Weisbord dit comprendre la situation. Enfin, au moins une partie de la situation.
« Les États-Unis semblent avoir largement perdu la guerre avec l’Iran; enfin, la plus récente, pas celle de l’été dernier, où ils avaient détruit des installations nucléaires de Téhéran. Cette fois, Donald Trump semble avoir mis plusieurs objectifs de l’avant: un changement de régime, se débarrasser des régimes et forces alliées de l’Iran, se débarrasser du programme nucléaire – qui était supposé avoir été détruit complètement, à l’été 2025 –, garder le détroit d’Ormuz ouvert… », indique le spécialiste de l’Université McGill.
« Et ce qui semble s’être passé, c’est qu’aucun de ces objectifs n’a été atteint; bien des sites militaires ont été détruits, il y a eu des victoires militaires tactiques, mais aucun grand objectif n’a été atteint, et l’Iran a gagné la guerre, et Téhéran a amélioré sa position de négociation politique, autant à l’interne qu’à l’international. »
Le Pr Weisbord évoque aussi d’autres victoires de l’Iran, dans ce conflit, notamment la préservation d’une bonne partie de son stock de missiles, mais aussi la survie des forces alliées du régime des ayatollahs, y compris le Hezbollah, au Liban. Et sur le plan économique, l’accord provisoire comprend une interdiction de bloquer le détroit d’Ormuz, essentiel au transit du pétrole et des engrais azotés, entre autres produits essentiels, pendant 60 jours.
« Mais après 60 jours, l’Iran pourrait très bien commencer à exiger un péage [aux navires-cargos] », dit-il.
« De ce que je peux voir, les États-Unis n’ont pas gagné quoi que ce soit… On ne voit pas souvent le gagnant d’une guerre payer 300 milliards de dollars au perdant, en plus de lever toutes les sanctions. »
Le spécialiste montréalais indique, par ailleurs, que « la guerre en Iran, mais aussi la guerre en Ukraine ont démontré que vous ne pouvez pas envahir un autre pays et vous attendre à une victoire rapide et facile ». Une leçon qui, croit-il, servira d’avertissement à Pékin, qui envisage toujours de réintégrer Taïwan dans son giron, y compris en employant la force, s’il le faut.
« Personne n’a jamais changé un régime du haut des airs », a ajouté le Pr Weisbord.
Et le droit international, dans ce cas?
Si un pays peut envahir une autre nation, à fortiori sans véritable raison valable, que le résultat soit positif ou non, cela veut-il dire que les institutions internationales, comme l’ONU, sont obsolètes ou inutiles?
« Les nouvelles institutions sont généralement bâties sur les ruines des précédentes, et ce que je crois qu’il va se passer, c’est que les États seront moins ciblés (et assujettis) au droit international, et que ce sera plutôt les individus qui seront visés par les lois », dit le Pr Weisbord.
« Je crois que cela impliquera une forte érosion des droits individuels, du droit à la protection de la vie privée. Nos vies numériques seront surveillées et contrôlées. Peut-être même que nous adopterons le système du crédit social à la chinoise, où notre capacité à vous faire confiance sera évaluée en fonction de différents critères. »
Voilà donc où cette bien étrange guerre au Moyen-Orient, qui ne semble pas avoir de fin, même si les deux adversaires s’abstiennent largement de se tirer dessus, pourrait nous conduire: un monde où les individus, et non les États, sont encadrés par des normes internationales. De quoi s’arrimer, juge le Pr Weisbord, à cette idée qu’une personne, qu’il s’agisse d’un quidam programmant un virus destructeur dans son sous-sol, ou d’un président agissant comme bon lui semble, au gré de ses sautes d’humeur, dispose du véritable pouvoir.
Pour l’instant, il existe toujours un semblant d’ordre international, « mais les institutions, et la façon dont les gens réfléchissent à ce qu’accomplit le droit, sont en train de changer », indique le chercheur.
« Il y a certainement des partis du système actuel qui serviront à la conception du nouveau système. Et celui-ci sera mis au point plus rapidement que nous ne le pensons, je crois bien. Cela ne sera probablement pas un changement graduel. Il y aura un moment, peut-être l’invasion de Taïwan, ou l’OTAN contre la Russie, qui pourrait complètement délégitimer le système. »
Des cendres du système actuel, le Pr Weisbord prévoit l’émergence d’une nouvelle structure, au sein de laquelle le Canada pourrait jouer un rôle important. Du moins, voilà ce qu’il espère.





