Le flou a beau toujours régner sur une possible sortie de crise et une fin officielle des hostilités entre Israël, les États-Unis, l’Iran et le Hezbollah libanais, une chose est certaine: les perturbations massives provoquées par le blocage du détroit d’Ormuz continueront de pousser la facture d’épicerie à la hausse pendant encore longtemps.
Car au-delà de l’impact sur le prix du pétrole – environ 20% de tout l’or noir extrait dans le monde transite par cet étroit passage –, ce blocus a également eu un effect plus direct sur la production alimentaire, puisque c’est aussi dans cette région que l’on produit une grande quantité d’engrais azotés, essentiels à l’industrie agricole.
Pourquoi? Parce que ces engrais azotés sont des dérivés de l’extraction des combustibles fossiles. Rien de plus logique, donc, qu’une région riche en hydrocarbures soit aussi une grande productrice de ces engrais.
D’ailleurs, Pascal Thériault ne se dit pas encore soulagé de la situation actuelle, et s’inquiète d’une nouvelle flambée des prix à l’épicerie.
« Qu’est-ce que la normalité? », lance tout de go cet agronome et économiste à l’Université McGill, dans une entrevue téléphonique accordée à Pieuvre.
« Il faut comprendre que lorsque les producteurs ont semé, au printemps, en Amérique du Nord, le prix de l’engrais n’était pas encore si pire. Mais après avoir semé, tout le monde s’est un peu mis à paniquer, parce que le prix est monté en flèche; et lorsque l’on utilise de l’engrais azoté, on s’en sert lors des semis, mais aussi à une période qui correspond environ à la mi-juin. Et les prix avaient déjà eu le temps de gonfler, tout comme ceux de l’énergie. Ainsi, même si les producteurs ont « barré » leurs prix (pour éviter une trop grosse hausse du coût en épicerie, NDLR), il risque d’y avoir quand même une augmentation », explique-t-il.
Après tout, la situation a un peu des allures de tempête parfaite: non seulement les engrais coûtent-ils plus cher, mais l’industrie agricole utilise elle-même du carburant et des hydrocarbures, que ce soit pour la machinerie, ou encore pour sécher les grains, un processus qui nécessite du gaz naturel.
Et lorsque l’approvisionnement est menacé, la facture va donc s’alourdir rapidement pour les producteurs, et, ultimement, pour les consommateurs.
« Admettons que ce soit vrai, que la guerre soit finie, pour la récolte, on risquerait d’avoir une possible baisse des cours pétroliers et du prix du gaz naturel, ce qui pourrait peut-être aider à limiter les dommages chez les producteurs », indique M. Thériault.
Un changement lent
Ce spécialiste de l’Université McGill est d’ailleurs très clair: même si Washington, Téhéran et Israël cessent les hostilités et que le trafic maritime dans la région peut reprendre son cours normal, puisque l’épicerie et le détaillant alimentaire « sont les derniers maillons de la chaîne avant le consommateur, c’est là que l’effet sera le plus lent ».
« Quand cela s’est mis à partir dans toutes les directions, il y a des détaillants qui ont signé des contrats à des prix peut-être plus élevés que ce qu’ils redeviendront possiblement; qui ont stocké des produits pour éviter d’éventuels problèmes d’approvisionnement, car nous ne savions pas s’il y aurait assez de pétrole, de kérosène, ou encore assez de bateaux qui circulent, et qui ont des stocks qui ont été produits avec des intrants qui ont été coûteux », rappelle Pascal Thériault.
Et ces stocks constitués à fort prix devront être écoulés, normalement à des prix tout aussi élevés, pour ne pas vendre à perte.
« Tous ceux qui, le long de la chaîne d’approvisionnement, ont des entrepôts pleins et ont déjà des contrats à des prix garantis, ne feront pas de faveur à personne », poursuit M. Thériault.

Pas d’espoir à l’ouest
Il est vrai que le Moyen-Orient n’est pas la seule région productrice d’engrais azotés: l’Alberta et les États-Unis, entre autres, sont aussi des lieux importants dans cette industrie. Mais comme l’indique le spécialiste de McGill, ces installations ne suffisaient déjà pas à la demande, avant l’éclatement de ce nouveau conflit et le blocage du détroit d’Ormuz.
Impensable, dans ces conditions, d’espérer augmenter rapidement la production ici, plutôt que de dépendre de l’approvisionnement étranger; cela impliquerait, dit Pascal Thériault, des investissements massifs et des délais de construction importants.
« Pour l’est de l’Amérique du Nord, c’était plus simple d’importer du détroit d’Ormuz, plutôt que de se tourner vers l’Alberta, qui a déjà besoin de son propre engrais azoté », ajoute-t-il.
S’il peut d’ailleurs paraître étrange de devoir importer de l’engrais, alors que les Prairies nord-américaines sont une région particulièrement fertile, l’explication est simple: « Oui, on peut produire sans engrais azotés, mais le rendement n’est pas au rendez-vous. Et à ce moment-là, on provoquerait une hausse des prix, parce que l’offre ne répondrait plus à la demande. Une demande qui sera toujours présente: il faut que les gens mangent. »
La géopolitique finit également toujours par rattraper ceux et celles qui souhaiteraient trouver des sources alternatives pour le pétrole et les engrais azotés. « Le Venezuela, récemment envahi pour « lui redonner sa liberté » et pour s’accaparer son pétrole », pourrait être un producteur important de ces engrais », reconnaît Pascal Thériault.
Celui-ci souligne cependant que les options sont limitées, à l’échelle planétaire. « Je donne l’exemple de la potasse… On en produit en très grandes quantités, au Canada. Les deux seules autres alternatives sont la potasse provenant de la Russie, et celle du Bélarus », dit-il. Deux options qui, en raison du climat géopolitique mondial, sont tout sauf appétissantes.
« Bref, ça revient à dire que seul le Canada peut fournir le monde en potasse. [C’est la même chose pour le Moyen-Orient]: les pays de la région sont une plaque tournante pour l’exportation d’engrais azotés parce qu’ils en produisent énormément et n’en consomment que très peu », ajoute encore M. Thériault, qui rappelle, à nouveau, que la Russie est aussi une productrice d’engrais azotés.
Mais qui voudrait faire affaire avec Moscou pour produire de la nourriture, à l’Ouest?
Un ralentissement de l’inflation, pas une baisse de prix
« Pendant très longtemps, nous avons eu un panier d’épicerie pas cher, parce que la chaîne d’approvisionnement était efficace, le processus était rodé; la planète au complet est peut-être maintenant prise avec un géant aux pieds d’argile, si l’on peut dire », dit Pascal Thériault.
« En fait, [si la paix tient], il y a davantage de chances que nous soyons dans une logique désinflationniste, plutôt que déflationniste, c’est-à-dire que la hausse des prix va ralentir, plutôt que les prix ne se mettent carrément à diminuer », à l’épicerie.
Pas vraiment de répit à l’horizon, donc, pour ceux et celles qui peinent déjà à remplir leur panier d’épicerie. On ne peut qu’espérer que les missiles et les bombes cessent de pleuvoir, de l’autre côté de la planète, pour espérer manger à des prix relativement décents.





