Des images satellite, des informations clandestines sur les prix des produits… En Corée du Nord, un pays placé sous une très lourde chape de plomb, l’information est plus que contrôlée. Et pourtant, des chercheurs des universités de San Diego et Ewha Womans ont réussi à tracer un portrait de l’économie de cette dictature asiatique.
Leurs travaux, publiés dans World Development, s’articulent autour d’une « trousse à outils » permettant, dit-on, de reconstruire l’activité économique se déroulant dans des endroits où, que ce soit de façon volontaire ou en raison de circonstances extraordinaires, il est presque impossible de se fier aux données officielles.
« Le problème va au-delà de la Corée du Nord », soutient le coauteur de l’étude Stephan Haggard.
« Les trous noirs économiques surviennent dans différents contextes: des États autoritaires où l’information est étroitement contrôlée, des zones de guerre où la cueillette traditionnelle de données ne fonctionne plus, ou encore des endroits reculés ou dangereux où les gouvernements ne sont pas en mesure de collecter des données fiables. »
De l’avis des chercheurs, la Corée du Nord représente l’exemple le plus extrême de ce problème, ce qui en ferait un cas d’espèce utile pour des méthodes pouvant aussi être employées ailleurs.
Reconstruire l’activité économique
Pour atteindre leur objectif, les spécialistes ont utilisé ce qu’ils appellent « l’économie scientifique », c’est-à-dire la capacité, à l’instar des médecins légistes, de reconstruire des réalités cachées en fonction de fragments d’informations.
Dans ce cas-ci, les chercheurs ont utilisé l’imagerie satellite, des données fournies par des agences d’aide humanitaire, des « statistiques miroir » provenant de partenaires commerciaux de Pyongyang, la surveillance des prix, des enquêtes menées auprès de réfugiées, et la recherche d’informations à travers de grandes quantités de textes.
Aucune méthode, prise isolément, n’est suffisante pour obtenir le résultat désiré, soutiennent les auteurs des travaux par voie de communiqué. En fait, les indications les plus claires nécessiteraient une triangulation, c’est-à-dire une combinaison de plusieurs sources imparfaites pour peindre un portrait plus juste.
« Nous en savons plus que ce le public pourrait penser », soutient un autre coauteur, Munseob Lee.
« Même si les données sont imparfaites, en combinant plusieurs méthodologies et en les comparant les unes aux autres, nous pouvons quand même apprendre bien des choses. »
Certaines méthodes, comme l’imagerie satellite et l’étude de l’intensité lumineuse, la nuit, sont maintenant largement employées dans des pays en développement, ou encore pous analyser des conflits. Mais d’autres solutions, disent les chercheurs, sortent un peu plus de l’ordinaire.
Le signal des prix
L’une de ces méthodes consiste à s’appuyer sur le signalement clandestin des prix, en Corée du Nord.
Dans ce pays sous le joug des Kim, un réseau d’individus collectent des informations à propos du prix de denrées et de biens comme le riz, les frigos et le carburant, avant de transmettre le tout, souvent en risquant d’être arrêtés, voire pire, via des réseaux cellulaires chinois accessibles près de la frontière entre les deux pays.
Ces données sont ensuite compilées par des firmes privées financées par des Nord-Coréens ayant fait défection en Corée du Sud, avant de terminer leur course entre les mains de responsables gouvernementaux, de chercheurs et d’analystes qui cherchent à comprendre les conditions prévalant dans ce pays.
Ainsi, les prix qui sont transmis à l’extérieur des frontières permettent d’apprendre bien plus de choses que la variation du coût des produits. Les chercheurs disent pouvoir utiliser les variations pour évaluer l’impact des sanctions, par exemple, ou encore l’évolution des partenariats commerciaux.
« Si le prix des biens sous le coup de sanctions change soudainement, ou si des produits d’origine russe commencent à apparaître sur les marchés, cela devient des signaux », souligne Kyoochul Kim, l’une des coautrices de l’étude.
« Nous pouvons alors commencer à comrpendre si les sanctions fonctionnent, ou si les échanges avec certains partenaires prennent de l’ampleur. »
Lire à travers les lignes
Autre méthode pour en apprendre davantage sur l’économie nord-coréenne? Examiner la propagande de l’État.
Après tout, les journaux officiels publient régulièrement des compte-rendus de visites du dictateur Kim Jong-un et d’autres responsables dans des usines; les chercheurs affirment être en mesure de combiner ces références à des images satellites et d’autres données pour cartographier l’activité industrielle et les priorités gouvernementales.
De fait, juge-t-on, même en voulant contrôler le plus possible les informations qui sont diffusées par un gouvernement, celui-ci finit par créer, sans le vouloir, « de nouvelles formes de données observables ».
Au-delà de la Corée du Nord
Comme l’expliquent les auteurs de l’étude, ces différents outils sont utiles dans toute situation où il est difficile, voire dangereux, de rapporter directement des informations.
L’Iran, la zone de guerre entre la Russie et l’Ukraine, ainsi que les régions dévastées par les conflits en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique Latine sont autant de versions d’un même problème, dit-on.
Et l’intelligence artificielle pourrait elle aussi permettre de multiplier les options, notamment en extrayant des informations présentes dans la propagande, dans des documents fuités, ou encore dans d’autres sources fragmentées.
« Je crois que ces méthodes peuvent aider plus que les économistes. Les trous noirs n’ont pas à rester entièrement sombres », conclut M. Lee.





