Au moment où Israël a déjà commencé à envahir le sud du Liban, ce petit pays déjà exsangue et sous les bombes depuis 2023 est confronté à un autre coup particulièrement dur. La situation est telle, en fait, que l’on va jusqu’à craindre l’éclatement d’une nouvelle guerre civile.
« Je m’excuse, chez nous, l’internet est très mauvais. » L’entrevue avec Michel Constantin, directeur national de la CNEWA, l’Association catholique d’aide à l’Orient, pour le Liban, la Syrie et la Jordanie, commence avec une coupure.
La chose n’est pas vraiment étonnante, compte tenu du contexte actuel: après la reprise des hostilités entre les États-Unis et Israël, d’un côté, et l’Iran, de l’autre, l’État hébreu a commencé à bombarder les positions du Hezbollah, une milice chiite affiliée à Téhéran, en territoire libanais.
Depuis, Israël a étendu le territoire ciblé par ses canons et ses avions, allant jusqu’à toucher Beyrouth, la capitale, et provoquant le déplacement de plusieurs centaines de milliers de Libabais.
« Cette guerre a commencé en 2023 (dans la foulée de l’attaque du Hamas contre Israël, NDLR), et elle n’a jamais été conclue », soutient ainsi M. Constantin.
« Il y a bien sûr eu des hauts et des bas; en ce moment, nous avons atteint un sommet en termes d’escalade (des violences, NDLR). Maintenant, les choses sont vraiment à feu et à sang, et pour la première fois, nous craignons vraiment que ce qui se passe ne devienne irréversible », a-t-il ajouté.
« En ce moment, nous avons tous le sud du pays qui a été vidé de sa population, soit presque 800 000 personnes. Tous ces gens sont venus s’installer en urgence à Beyrouth et ailleurs. Cela représente un changement démographique majeur pour le pays. Surtout que durant la guerre civile, entre 1975 et 1990, il y a eu une certaine séparation entre les différentes régions; chacune d’entre elles est habitée par un groupe religieux dominant. À Beyrouth, ce sont les sunnites et les chrétiens; au Mont-Liban, ce sont les Druzes et les chrétiens; au nord, ce sont les sunnites, et dans le sud, dans les régions où la population a fui pour éviter les bombardements, la plupart des gens déplacés depuis deux semaines sont des chiites. »
Toujours selon M. Constantin, parmi ces chiites du Sud, une majorité soutient le Hezbollah et aide ce groupe considéré comme une organisastion terroriste par plusieurs pays, y compris le Canada.
« Cela crée des conflits et des frictions au sein de l’ensemble de la population libanaise, et c’est difficile de surmonter ces frictions, ces sensibilités. Surtout que la majorité des chrétiens, des sunnites et des Druzes sont contre la guerre, contre l’activité du Hezbollah », poursuit-il.
« Pourtant, le Hezbollah continue à faire la guerre. »
M. Constantin évoque d’ailleurs la possibilité que « le scénario de Gaza se répète dans le sud du Liban », c’est-à-dire une destruction généralisée des immeubles et des infrastructures, avec un exode de la population à très long terme.
« Ces gens pourraient ne jamais pouvoir retourner dans leur maison, dans leur village. Cela viendrait créer un vrai conflit qui pourrait aboutir à une guerre civile », soutient-il.

Un État en faillite
Pour Michel Constantin, ce déplacement de près du quart de la population libanaise exerce une pression sans précédent sur un gouvernement central déjà à bout de souffle.
« L’État libanais est en faillite depuis 2019; nous avons eu une grande crise économique, la plus lourde depuis 100 ans. Même les gens riches ont perdu leur fortune, puisque leurs dépôts dans les banques libanaises ont été bloqués, ils ne peuvent pas accéder à leurs richesses. Tout le monde est en crise », dit-il.
Les gens qui arrivent n’ont rien à manger, ne peuvent pas acheter de matelas pour dormir… C’est catastrophique!
-Michel Constantin, directeur national de la CNEWA pour le Liban, la Syrie et la Jordanie
« Il y a quelques fonds privés qui aident certaines familles… Mais 800 000 personnes, sur une population totale de quatre millions, c’est trop. Je ne sais pas si l’on peut dire qu’il est possible de répondre, maintenant, à leurs besoins immédiats », a ajouté M. Constantin.
D’ailleurs, la CNEWA elle-même peine à répondre à la demande en aide humanitaire; ses fonds sont surtout consacrés à aider environ 4500 familles chrétiennes vivant dans le sud du pays, et qui ont refusé de quitter leurs terres.
L’organisation leur fournit des denrées alimentaires de base, mais aussi de l’eau, des générateurs, etc.
« Nous craignons que ces familles ne soient martyrisées », admet Michel Constantin, en évoquant de possibles victimes collatérales de cette guerre entre Israël et le Hezbollah.
« On n’a pas le choix »
À travers toutes ces horreurs, alors que le Liban est de nouveau à feu et à sang, et au moment où la communauté internationale semble absente, ou du moins très lente à réagir face à cette énième flambée de violence au Moyen-Orient, M. Constantin dit tout de même garder espoir.
« On n’a pas le choix! », lance-t-il.
« Beaucoup de Libanais perdent espoir et quittent le pays; on compte 4 millions de Libanais, sur le territoire. Mais à l’extérieur des frontières, la diaspora compte 16 millions de personnes! Le Liban subit une hémorragie démographique. »
Par extension, croit d’ailleurs Michel Constantin, la présence des chrétiens, dans la région, est « menacée », puisqu’ils forment une bonne partie de ces gens faisant le choix de partir.
« Moi-même, ma fille et mon fils sont à l’extérieur. Mais je reste pour accomplir ma mission et aider les gens à rester », dit-il.
Et existe-t-il une porte de sortie pour le Liban, justement? « Nous sommes coincés entre deux forces qui sont plus fortes que l’État, que ce soit Israël ou le Hezbollah et l’Iran », déplore M. Constantin.
« Ces deux forces ont décidé de se livrer bataille sur le territoire libanais, et les victimes sont libanaises. »
« Si l’un des deux camps décide de ne pas arrêter la guerre, alors elle ne s’arrêtera pas », dit encore le responsable de la CNEWA. « Le Liban ne peut rien faire. »
En fait, explique M. Constantin, même si Beyrouth décidait d’intervenir, avec son armée moins bien équipée et moins entraînée que le Hezbollah, une partie de ses troupes est chiite, ce qui risquerait donc d’attiser les tensions entre confessions et factions, augmentant d’autant les probabilités de l’éclatement d’une nouvelle guerre civile.
En ce moment, il n’y a qu’un miracle qui peut nous sauver…
-Michel Constantin, directeur national de la CNEWA pour le Liban, la Syrie et la Jordanie
Pour le moment, la CNEWA poursuit donc, autant que possible, ses activités sur le territoire libanais, et plus spécialement dans le Sud, histoire d’aider les familles affectées par le conflit entre le Hezbollah et l’État hébreu.
L’organisation continue d’ailleurs d’accepter les dons, y compris au Canada, pour acheter de la nourriture et des produits de première nécessité pour les personnes touchées.
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