Depuis son retour au pouvoir, le président américain Donald Trump, en compagnie d’autres membres de son administration, ont enclenché un resserrement majeur des opérations visant à arrêter, puis bien souvent déporter des gens ayant immigré de façon irrégulière aux États-Unis. Le tout en affirmant, entre autres, que davantage d’Américains pourraient occuper un emploi, devant une concurrence moindre de la part des sans-papiers.
Mais selon une nouvelle étude de la Brookings Institution, le résultat est en fait complètement opposé à ce qui était souhaité.
Selon des informations transmises par voie de communiqué, ces descentes d’ICE, l’Immigration and Customs Enforcement – la police des frontières –, entraîneraient en fait la perte d’un grand nombre d’emplois dans les villes où elle serait la plus active.
Ainsi, au cours des neuf premiers mois de 2025, au moins 668 000 emplois auraient été perdus dans 86 régions métropolitaines américaines. Pire encore, cet hécatombe ne toucherait pas seulement les personnes en situation irrégulière: de 51 000 à 297 000 citoyens américains auraient aussi perdu leur poste.
« Cette politique a été présentée comme étant un avantage évident pour les travailleurs américains, ainsi que pour l’économie américaine », affirme Marcela Escobari, vice-présidente et directrice du Global Economy and Development Program à Brookings, et la principale autrice de l’étude.
« Mais en réalité, c’est le contraire. Notre recherche démontre que l’opération d’ICE, qui se poursuit toujours, a détruit un grand nombre d’emplois, non seulement pour les immigrants, mais aussi pour des citoyens américains. Cet impact est mesurable, et continue de prendre de l’ampleur. »
En fait, Mme Escobari soutient que le nombre d’emplois perdus est largement supérieur au nombre de personnes arrêtées par les autorités, ce qui sous-entend que les actions d’ICE ont eu un effet domino sur le taux d’emploi dans les villes où des descentes ont été effectuées.
De l’avis de la chercheuse et de ses collègues, en fait, les pertes d’emploi liées à la politique migratoire de l’administration Trump sont probablement encore plus importantes.
Après tout, souligne-t-on par voie de communiqué, la période analysée ne couvre que de janvier à septembre de l’an dernier. Depuis, ICE a poursuivi ses opérations, y compris dans d’autres grandes villes, notamment Minneapolis, en décembre 2025.

Vous aimez nous lire et nous écouter? Pour continuer de vous offrir nos contenus, nous avons besoin de vous.
Pour seulement 5$ par mois, contribuez au succès de Pieuvre et obtenez l’accès à La Voûte, une série d’épisodes exclusifs du podcast Rembobinage. Abonnez-vous dès aujourd’hui!
52 000 arrestations en plus
Pour parvenir à leurs conclusions, les auteurs des travaux ont combiné le nombre de personnes arrêtées par ICE, dans les différentes villes ciblées entre janvier et septembre 2025, ces arrestations servant d’indicateur des activités plus générales de cette agence fédérale américaine.
Ces informations ont ensuite été ajoutées à celles sur l’emploi dans ces mêmes villes. Pour établir un groupe de contrôle, on s’est tourné vers 255 autres villes américaines, où les activités d’ICE ont été moins intenses, pendant cette même période.
Ainsi, dans les 86 régions métropolitaines spécialement ciblées par ICE pour des opérations de grande envergure, le nombre d’arrestations a bondi d’environ 52 000, comparativement aux années précédentes.
Dans l’ensemble de ces villes, le taux d’emploi a reculé de 0,73%, en moyenne. Pour l’ensemble des 86 villes étudiées, ont obtiendrait donc un total de 668 000 emplois perdus.
Comment expliquer, au fait, cette énorme différence entre le nombre d’arrestations et les emplois perdus?
Aux yeux des chercheurs, trois facteurs pourraient contribuer à cette disparité: tout d’abord, sans égard à leur statut, plusieurs immigrants vivant dans des villes ciblées auraient cessé de travailler, par peur d’être arrêtés.
Ensuite, plusieurs entreprises sont incapables de remplacer rapidement des travailleurs manquants. Recruter et former de nouveaux employés prend du temps; en fait, plusieurs compagnies ont réduit leurs effectifs, voire carrément fermé leurs portes, ce qui provoque un effet domino détruisant encore plus d’emplois.
Enfin, les opérations d’ICE, et la peur qu’elles provoquent, peuvent faire en sorte que des gens – plusieurs d’entre eux n’ayant même pas de contact direct avec les agents – cessent de sortir et de dépenser. Cela fait baisser la demande pour des biens et services, ce qui, bien entendu, force les compagnies à réduire leurs heures ou leur main-d’oeuvre, et donc diminuer le nombre d’emplois existants.
Dans leur étude, les chercheurs sont d’ailleurs clairs: les arrestations d’ICE ne sont pas la cause directe de la plupart de ces pertes d’emplois. Le grand coupable est plutôt ce fameux effet domino.
En moyenne, en fait, chaque arrestation supplémentaire effectuée par ICE aurait mené à 13 emplois perdus dans les grandes villes ciblées par l’agence. Et de ce total, entre un et six postes auraient été occupés par un travailleur américain.
Pire encore, indique-t-on par voie de communiqué, ces pertes d’emplois auraient empiré avec le temps. Dans 51 villes où les chercheurs ont pu observer des conséquences au moins six mois après le début des opérations spéciales, les pertes d’emplois ont été deux fois plus élevées, soit 1,48% de tous les travailleurs. Ainsi, dans ces villes, chaque arrestation, combinée aux autres impacts, était associée à 30 emplois perdus.
L’industrie de la construction durement touchée
Certains secteurs de l’économie ont été particulièrement affectés, indique l’étude. Dans les 51 villes spécialement examinées, l’industrie de la construction, qui emploie plusieurs immigrants, a perdu 4% de sa main-d’oeuvre en six mois, soit près de trois fois la proportion moyenne.
Cela pourrait s’expliquer par le fait que cette industrie, comme d’autres, fonctionne avec des postes généralement spécialisés. Ainsi, un plombier ne peut pas confier son travail à un charpentier, et un chantier ne peut pas être complété s’il manque soudainement des travailleurs capables d’accomplir des tâches essentielles.
À l’opposé du spectre, des industries qui emploient peu d’immigrants, comme les arts et la culture, ont elles aussi subi de vastes impact économiques, cette fois en raison du fait que les citoyens, effrayés par les opérations d’ICE, ont choisi de moins dépenser… ce qui a provoqué une diminution du nombre de travailleurs de l’ordre de 7%.
« Il est tentant de penser aux descentes contre l’immigration irrégulière comme une façon de procéder à un remplacement direct d’un travailleur par un autre », affirme Mme Escobari.
« Une personne est déportée, un emploi est libéré pour un travailleur américain. Mais cela n’est pas vrai, si l’on regarde les données. Les descentes d’ICE n’ont pas créé de travail pour les Américains. En fait, elles ont nui aux économies locales et détruit des emplois, autant pour les immigrants que pour les citoyens. »





