Une dernière pour la route: la saison 2026-2027 du Centre du théâtre d’aujourd’hui (CTDA), dont la programmation a été dévoilée au cours des derniers jours, sera aussi l’occasion d’une passation des pouvoirs. En effet, Sylvain Bélanger, directeur artistique et codirecteur général de l’institution de la rue Saint-Denis, cède sa place après 14 ans en poste. Rencontre.
« Je me sens fébrile », lance d’emblée M. Bélanger, au téléphone, dans le cadre d’une entrevue accordée à Pieuvre. Car même si l’annonce de son départ et de son remplacement par Marcelle Dubois remonte à novembre dernier, il est maintenant temps d’officialiser le tout.
« C’est un mélange d’émotions très difficiles à nommer, ou à circonscrire. C’est un détachement d’un engagement de 14 ans… D’autant plus que lorsque je suis arrivé en poste, j’avais décidé de fermer complètement ma compagnie [théâtrale], qui était un investissement total », poursuit M. Bélanger.
« J’apprends à vivre ce détachement depuis l’annonce, au début de novembre. […] Je me sens bien, je suis serein, y compris par rapport à là où la dramaturgie est rendue, là où le [CTDA] est rendu, aussi. »
Un travail en constante évolution
Sylvain Bélanger se dit fier d’avoir pu réaliser plusieurs changements qu’il souhaitait effectuer au sein du milieu théâtral, que ce soit comme artiste, mais aussi comme citoyen, « comme spectateur de théâtre ».
« En arrivant ici, j’ai constaté que dans la pile de projets que nous recevions – on nous en envoie près de 125 par année, des pièces qui sont beaucoup articulées autour de la revendication, bien souvent dans l’urgence –, plusieurs choses me laissaient insatisfait », mentionne-t-il.
« Tout d’abord, la présence des femmes était assez faible; j’ai décidé de m’attaquer à ça… Nous sommes passés de saisons où il était difficile d’atteindre la parité, chez les auteurs, à des saisons [où les pièces] sont majoritairement écrites par les femmes. »
« Même chose en termes de représentation de personnes provenant de l’immigration; ça s’appelle le Théâtre d’aujourd’hui, et il était inconcevable, que des communautés issues de l’immigration, et pas toujours de l’immigration récente, ne se retrouvent pas dans les textes, ou encore dans la salle. Et pour moi, cela était un immense chantier », a ajouté M. Bélanger, qui parle d’un « changement majeur depuis 2015 ».
« Je me disais aussi que ce n’était pas seulement un art de la représentation, mais aussi un art de la prise de parole, et si nous parlons seulement de la représentation, il va manquer quelque chose d’essentiel, c’est-à-dire que l’auteur qui prend parole veut aussi attirer un public qui s’y reconnaît. Et donc, il fallait passer par qui sont les auteurs. »
M. Bélanger évoque aussi des changements du côté de « ce qui compose l’écriture dramatique ». À son arrivée, le directeur artistique du CTDA disait vouloir célébrer « toutes les influences de l’écriture dramatique », y compris ce qui provient du cinéma, de la télévision, du documentaire, ou enc0re d’autres formes d’art.
« J’avais envie que nous ne soyons pas que dans le théâtre de la pièce; je voulais que le Théâtre d’aujourd’hui soit influent par rapport à ce que nous nommons l’actualité théâtrale. Je voulais que l’écriture dramatique, dans tout ce qu’elle comprend de contemporain, puisse être la bienvenue », a poursuivi Sylvain Bélanger.
Je voulais que le lieu ouvre ses portes et ses fenêtres, et que ce que l’on nomme dramaturgie soit réactualisé.
-Sylvain Bélanger, directeur artistique sortant du Centre du théâtre d’aujourd’hui

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Rajeunir le public… avec du contenu
Au cours de ses 14 années en postes, M. Bélanger aura aussi été témoin, à sa façon, d’une profonde transformation dans la façon d’aller rejoindre le public. Ou plutôt les publics, explique-t-il, alors qu’il y a non seulement eu une multiplication des plateformes et des méthodes pour publiciser les spectacles, mais aussi une fragmentation de l’auditoire.
« Je ne veux pas aller rajeunir – et diversifier – le public en partant de la salle, mais je veux plutôt y parvenir avec le contenu », précise toutefois le directeur artistique sortant du CTDA.
« C’est un peu if you build it, they will come. Il faut avoir, sur scène, des créations dans lesquelles des gens de partout viennent se reconnaître. Nous avons d’ailleurs un grand roulement générationnel, au sein du public… Et il y a probablement beaucoup plus de jeunes qu’avant. »
De l’avis de Sylvain Bélanger, d’ailleurs, « il n’existe plus une seule communauté théâtrale, qui était auparavant divisée par théâtre; ici, au Théâtre d’aujourd’hui, quand je suis arrivé, que la moitié des abonnements, chaque année, sont de nouveaux abonnements ».
« Je me suis rendu compte que nous sommes peut-être en train de développer des communautés théâtrales, de les multiplier… Mais j’espère quand même que le théâtre rassemble. »
Passer le flambeau
Alors que le moment est venu de céder sa place, y a-t-il un conseil que M. Bélanger veut donner à sa successeure, Marcelle Dubois?
Au bout du fil, Sylvain Bélanger prend quelques instants pour se faire une tête. « On ne veut jamais donner de leçons, et je sais que Marcelle va s’inscrire dans une forme de continuité, il n’y aura pas d’électrochoc. Elle m’a dit se reconnaître dans mes changements… Il faut dire que mon règne en a été un de coups de barre », dit-il.
« Un conseil que je pourrais donner… Il y a quelque chose de très vertigineux, dans ce poste: tu deviens une forme de paratonnerre, tu reçois énormément de projets, et tu as aussi le privilège de regarder ta société droit dans les yeux en faisant des programmations. Je dirais qu’il faut quand même être en phase avec non seulement le Québec, mais aussi le Québec dans le monde. »
En terminant, Sylvain Bélanger se permet un conseil: celui de conserver, sur le babillard dans ce qui ne sera bientôt plus son bureau, la maxime qui l’a aidé à travailler, durant toutes ces années. La phrase est simple, mais lourde de signification: « Agis dans ton lieu, pense avec le monde. »
L’ensemble de la programmation 2026-2027 du CTDA est disponible sur le site web du théâtre.





