Portée par le scénario déroutant de Gus Moreno et la sublime mise en images de Jakub Rebelka, la bande dessinée Et lorsque ma vengeance s’abattra sur vous surprendra tous les amateurs d’horreur grâce à une histoire d’exorcisme évitant soigneusement tous les stéréotypes du genre.
Même les hommes de Dieu portant la soutane peuvent commettre des péchés, comme l’apprendra à ses dépens le père Manuel Barrera. Lors d’un baptême à Mexico, une cérémonie qu’il a pourtant pratiquée à maintes reprises, il n’a pas pincé correctement les narines du bébé avant de l’immerger dans l’eau bénite, et le nourrisson est mort noyé.
Suite à ce funeste incident, le religieux préfèrerait croupir en prison pour le reste de ses jours afin d’expier ses fautes, mais le cardinal Glanton lui rend visite et le convainc que la meilleure façon d’obtenir la rédemption est de poursuivre son engagement au sein de l’Église.
Chargé d’une toute nouvelle mission par le clergé, il se rend alors en Amérique du Sud, sur l’île isolée de Puerto Cristina, l’endroit le plus méridional du monde situé à mille cent kilomètres de l’Arctique, afin d’apprendre comment pratiquer des exorcismes auprès du père Merrick Stygian, un spécialiste vieillissant dont les méthodes peu conventionnelles diffèrent largement de celles enseignées par le Vatican. Tandis que les possessions démoniaques et les phénomènes inquiétants se multiplient autour de lui, le prêtre Manuel Barrera devra affronter des entités maléfiques, mais surtout ses propres démons intérieurs.

Bien que le nombre de catholiques pratiquant ne cesse de diminuer depuis un demi-siècle, la fascination qu’exerce l’exorcisme est bien présente dans la culture populaire. Si le sujet a souvent été abordé par le cinéma ou la littérature, la bande dessinée Et lorsque ma vengeance s’abattra sur vous parvient à jeter un regard original sur le phénomène, tout d’abord en raison du scénario nuancé de Gus Moreno qui délaisse l’aspect manichéen de la lutte entre le bien et le mal en faveur d’une exploration des zones morales grises, à commencer par ses deux personnages principaux, des prêtres possédant une part d’ombre non négligeable.

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Cette enquête surnaturelle, à mi-chemin entre le thriller psychologique et l’horreur, s’articule d’abord autour d’une trajectoire de vengeance classique, mais le scénario déjoue rapidement les attentes en déplaçant l’enjeu vers une dimension plus intime, presque maladive, du deuil et de la culpabilité. Loin d’être un justicier déterminé, le père Barrera apparaît instable, traversé par des visions brouillant la frontière entre réel et imaginaire, et la conclusion moralement ambiguë de l’album, où le mal se propage d’une personne à l’autre comme un virus que l’on peut contenir, mais pas nécessairement vaincre, est digne des meilleurs films d’horreur.

Dans la lignée de l’artiste argentin Alberto Breccia, le travail graphique de Jakub Rebelka dans Et lorsque ma vengeance s’abattra sur vous est tout simplement saisissant. Ses dessins aux couleurs saturées et contrastées donnent à l’album une identité visuelle forte, immédiatement reconnaissable. Les corps sont déformés et les visages souvent hantés, comme si la réalité elle-même se désagrégeait sous le poids de la psyché des personnages. Les jeux de lumière, notamment l’usage de rouges violents et de noirs profonds, traduisent une tension permanente, et une sensation d’étouffement qui ne quitte jamais vraiment le lecteur.
Le talent de Rebelka brille particulièrement lorsqu’il dessine des démons ou des créatures difformes tellement repoussantes que le père Barrera vomit à leur vue. Cieux apocalyptiques surplombant Puerto Cristina, cimetière lugubre, personnage aux yeux blancs, sans prunelles, dévorant les viscères d’un cheval mort, l’artiste se libère de toute contrainte réaliste dans les séquences oniriques ou hallucinées, basculant dans une forme d’expressionnisme brut évoquant bien plus la peinture que la bande dessinée traditionnelle. Ces passages, bien que parfois déroutants, participent pleinement à l’immersion dans l’état mental du protagoniste.
Privilégiant l’atmosphère à la narration classique, Et lorsque ma vengeance s’abattra sur vous constitue un cauchemar éveillé où la vengeance, plutôt que d’être libératrice, se transforme en spirale sans issue. Si vous pensez que l’horreur et la bande dessinée ne font pas bon ménage, cet album sombre et sulfureux vous fera définitivement changer d’avis.
Et lorsque ma vengeance s’abattra sur vous, de Gus Moreno et Jakub Rebelka. Publié aux éditions 404 Graphic, 140 pages.





