Qu’obtient-on, si l’on retire au célèbre opéra Carmen, de Bizet, toute son aura de romantisme? L’assassinat d’une femme par son amant éconduit, répondent sans hésiter Jacinthe Bellemare, Renaud Soublière et Lea St-Pierre, créateurs de Carmen, requiem, joué sur les planches de la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier.
Un meurtre en bonne et due forme, pour une pièce qui se déroule après ce terrible acte; Carmen est morte, tuée par José, et ses proches sont venus pour se recueillir. Et dans le cadre de cette cérémonie, non seulement les participants sont-ils en deuil, mais la culpabilité est dure à combattre: avait-on vu venir ce geste immonde? Pouvait-on se douter que cela allait se produire? Qui a vu quoi, quand, et où?
Bien vite, la cérémonie prend des allures de foire d’empoigne, alors que sous la douleur pointe une sourde colère. D’autant plus, dit-on, que « le système » a tardé à réagir, que les autorités n’ont rien fait, faute de preuves concluantes.
Tout cela fait évidemment écho aux trop nombreux féminicides qui endeuillent la société québécoise – on en compterait six, déjà, depuis le début de l’année.

On se demande parfois, cependant, où l’on souhaite en venir. Dénoncer la violence conjugale est un geste nécessaire, certainement. Mais en gardant, semblerait-il, une partie de l’action à l’époque de l’opéra original, c’est aussi combiner soi-disant inaction de la police et preuves d’un meurtre à venir reposant sur… un tirage au tarot.
Rien de trop catastrophique, on en conviendra; l’aspect un peu plus accidenté de l’oeuvre se trouve plutôt du côté des registres de langue. On passe ainsi du soutenu au joual, et inversement, ce qui fragilise un peu l’atmosphère dramatique de la chose.
La chose est particulièrement flagrante lors du témoignage du personnage interprété par Nathalie Mallette, vendeuse d’oranges de son état, qui vient, en gros, affirmer que Carmen « aurait peut-être couru après ». De là à dire qu’elle avait poussé son ex-amant à l’assassiner, il n’y a qu’un pas qu’elle passera bien près de franchir.
Notons aussi, en fin de pièce, ce monologue du tueur qui servira, en quelque sorte, de justificatif à son geste, mais si celui-ci demeure bien évidemment injustifiable. Dommage, cependant, que l’on ne fasse que nous offrir cette (longue) déclaration, sans en souligner l’aspect impardonnable.
Peut-être bien que le terme « incomplet » pourrait être employé pour décrire ce Carmen, requiem. L’oeuvre demeure intéressante, et représente une relecture tout à fait originale de Bizet. Mais peut-être qu’il manque quelque chose pour en faire un classique. Qui sait?
Carmen, requiem, de Jacinthe Bellemare, Renaud Soublière et Lea St-Pierre, dans une mise en scène de Jacinthe Bellemare
Avec Claude Despins, Laurence Gagné-Frégeau, Alexis Gauthier, Nathalie Mallette, Carla Mezquita Honhon, Joey Perron, Steven Lee Potvin, Renaud Soublière, Lea St-Pierre et Célia Gouin-Arsenault





