Difficile d’imaginer plus beau film et plus bel hommage que ce Enzo, qui fait office de dernier apport du grand Laurent Cantet au septième art. Un film comportant toute la richesse et la sensibilité dont il était capable, s’intéressant avec une déchirante beauté à tous ces moments qui ont eu lieu, mais aussi ceux qu’on continue d’espérer.
À la suite de leurs dizaines de collaborations où il était soit co-scénariste et/ou monteur, il était tout désigné que Robin Campillo prenne les rênes du projet qu’il avait débuté avec M. Cantet, à la suite de la mort subite de ce dernier, en 2024.
À bien des niveaux, il y a beaucoup du Call Me By Your Name, de Luca Guadagnino, dans ce film qui se déroule lui aussi le temps d’un été, en bordure d’une villa italienne. Un été où tout risque de changer, au risque de basculer.

Le pas de deux qui prend forme sous nos yeux entre le Enzo du titre, jeune homme de 16 ans perdu, et Vlad, ouvrier ukrainien qui cache mille maux sous la carapace de son irrésistible assurance, est d’une complicité dont on ne peut se lasser.
Cantet oblige, on entoure ces deux révélations d’acteurs de talent. Toutefois, impossible, pour Élodie Bouchez, toujours en justesse avec son hallucinante douceur, ou pour Pierfrancesco Favino, de voler la vedette aux magnifiques Eloy Pohu et Maksyn Slivinskyi, tous d’eux d’un talent sidérant dans leur premiers rôle au cinéma.

On le sait, Cantet a toujours eu l’oeil pour dénicher des inconnus, mais aussi démarrer des carrières, l’ayant fait dans des oeuvres phares comme Entre les murs, ou L’atelier. On risque donc certainement de revoir ces visages assez régulièrement dans les années à venir, Pohu ayant déjà fait, avec ce rôle, la liste des révélations pour les prochains Césars.
Par ailleurs, nous ne sommes pas devant un film uniquement queer, bien au contraire. En s’amusant à nouveau à déconstruire la lutte des classes, on y tisse en fait bon nombre de fascinantes réflexions aussi intemporelles qu’actuelles. Que ce soit à propos de ce jeune homme aisé qui essaie de se défaire de la liberté des moyens auquel il a accès, en passant par une réflexion obligée sur le véritable bonheur, le véritable bien-être. Sans oublier, bien sûr, la situation en Ukraine.

Et sans vouloir donner des réponses ou imposer une manière de penser, on s’assure à nouveau de mener le spectateur vers des pistes qu’il pourra explorer à sa guise, laissant les images du film nous hanter lentement, une fois le visionnement terminé. Avec un épilogue aussi adroit, on peut dire qu’il y aura de quoi nous tourmenter l’esprit pendant longtemps.
La directrice photo Jeanne Lapoirie, une habituée des univers complémentaires des deux cinéastes, sait grandement tirer partie oui des paysages, oui de la chaleur des lieux, mais est aussi capable d’uniformiser ce choc de deux univers, entre l’émotionnel et le social.

Puisque voilà, en s’immisçant subtilement en nous, les observations sociales tendent toujours plus vers les moments les plus bouleversants dans la deuxième moitié du film, alors que tout se transforme après avoir tenté une première forme, tout en démontrant au passage une profondeur toujours plus insoupçonnée, sans compter le fait de faire preuve d’adresse dans la manière de les développer.
Puisque s’intéresser à des thématiques est une chose, mais c’est en voyant la finesse de l’écriture, et aussi de la mise en scène, qu’on en comprend l’immensité de l’oeuvre.
Enzo a l’étoffe d’un grand film qui s’attaque à de grandes choses, sans jamais quitter la proximité de ses personnages. Le résultat est magnifique, mêlant l’intime à l’universel, rappelant avec brio le talent de ceux qui ont conçus un tel joyau.
8/10
Enzo a été vu dans le cadre du festival Image + Nation, après avoir également été présenté pendant le festival Cinémania. En absence de distributeur au Québec, il n’y a pas de sortie en salle de prévue pour le moment.





