Présenté à la Berlinale plus tôt cette année, le fantastique documentaire Letters from Wolf Street du cinéaste Arjun Talwar, de passage à Montréal avec sa monteuse Bigna Tomschin, a ouvert le bal de la 28e édition des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM).
L’ambiance était à la fête au Monument national, jeudi dernier. Il y a de quoi, puisque l’édition 2025 qu’a concoctée l’équipe du festival semble être de grande qualité.
Histoire d’offrir la meilleure entrée en matière, c’est un film aussi brillant, lumineux et mélancolique que profondément humain qui nous a été présenté, précédé par l’excellent court-métrage Memorial Continuum.
L’essai de 15 minutes de Malcom Odd, créé dans le cadre de la résidence Regard sur Montréal mise sur pied par le Conseil des arts de Montréal, la SODEC, ainsi que l’ONF, notamment, permettait la tenue d’un dialogue avec le cinéaste et l’artiste haïtien contemporain Manuel Mathieu, travaillant actuellement sur les nouvelles stations du REM.
Si ce court-métrage est garni de moments spontanés et de réflexions pertinentes, on regrette par contre que la technique s’avère plutôt frileuse et loin de la créativité déployée par ses sujets.

Du côté du plat de résistance, c’est un objet de curiosité fascinant qui se déploie sous nos yeux avec Letters from Wolf Street, alors qu’Arjun Talwar se met en scène en essayant de comprendre la Pologne qu’il a décidé d’habiter, mais qui se montre toujours plus réticente à l’accueillir.
Débutant par sa voisine d’en face, avec qui il partage une connexion lorsqu’elle secoue jour après jour ses draps, mais dont la complicité disparaît aussitôt que le cadre de sa fenêtre est retiré de l’équation, il a ensuite prolongé sa perspective et son regard pour s’intéresser à sa rue, celle du titre précisément, et, par la bande, à un pays qui se cherche encore.
Bien que les thématiques sont toujours en demi-teinte, à l’image du caractère pas toujours optimiste des Polonais qui vivent dans la crainte de voir le malheur s’abattre à nouveau, le cinéaste ne manque pas d’humour et d’espoir dans sa manière de dépeindre un microcosme qui fait ce qu’il peut pour entrer dans la modernité.
S’intéressant davantage au point de vue des étrangers, le cinéaste y tisse un discours universel par le biais de réflexions d’une impressionnante lucidité. On pense à l’idée que par définition, un étranger en sera toujours un.
Jusqu’à quand, alors, peut-on vraiment s’intégrer à un lieu? N’y sera-t-on associé que par la bande?
La psychologue Barbara Goettgens, ainsi que le cinéaste Andrzej Jakimowski, qui a lui aussi tourné un documentaire dans le secteur, il y a des décennies de cela, offriront des pistes d’une immense profondeur.
Comme quoi, au-delà des préjugés et du racisme ordinaire, se cachent des blessures parfois plus profondes qu’on oserait se l’avouer. Le passage sur la fête nationale, où différents groupes ne s’entendent pas sur cette célébration pourtant positive au premier abord, vaut particulièrement le détour.

Il faut dire que l’irrésistiblement sympathique Arjun a un amour de l’autre qui dépasse l’entendement. Sans jugement, il sait s’approcher de ses sujets avec une tendresse et une ouverture indéniable, comme on le constatera de par une déclinaison avec une ancienne camarade de classe Mo, l’hilarant Piotr, le facteur du quartier aux propos controversés, et la délicate vendeuse d’un stand à proximité.
Si le rapport à l’immigration sera bien mis en lumière par le biais de Feras, un proche voisin en plein processus de citoyenneté, il faudra admettre que les passages avec un rom, pertinents avec parcimonie, s’étireront un peu à force de ressembler à quelque chose de plus trivial.
Puisque voilà, le long-métrage porte sur son épaule le lourd poids d’un ami s’étant suicidé, poussant notre documentariste à rester en ces lieux en guise de compréhension et de mémoire. Cette forme de cinéma-thérapie n’est pas sans rappeler celui que nombreux autres ont utilisés précédemment, comme l’acteur Jérémie Renier avec son D’un monde à l’autre.

Au final, Letters from Wolf Street est une proposition dense et d’une incroyable richesse, qui se déploie avec toujours plus de subtilité.
Talwar a ainsi proposé un documentaire exemplaire qui sait prendre le pouls de tellement de choses qu’on ne peut qu’être envahi d’admiration.
8/10
Letters From Wolf Street est présenté à nouveau ce dimanche 23 novembre dans le cadre des RIDM à Montréal. En l’absence de distributeur, il ne semble pas y avoir de sortie en salle prévue pour le moment.





