Quelle étrange façon de découvrir le monde que celle du père de l’auteur et dramaturge Olivier Kemeid, Gil, qui décida, début 1968, d’aller faire le tour de l’Europe en scooter, et d’envoyer plus de 100 cartes postales à celle qui allait devenir sa conjointe. Ce Vieux monde derrière nous, joué sur les planches du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, propose une capsule temporelle doucereuse, un instantané d’une époque aussi proche de nous que révolue.
Cette saga, donc, Olivier Kemeid la découvrit d’abord aux abords de l’adolescence, sa mère ayant précieusement gardé toute cette correspondance pratiquement à sens unique, avant d’y replonger de nombreuses années plus tard, et d’en tirer un roman, du même titre que la pièce, où il dit avoir « complété » ces échanges autrement largement épistolaires.
Ce que l’on découvre, donc, dans cette course vers le sens, vers l’identité – Gil Kemeid étant le fils d’immigrants originaires du Liban, en passant par l’Égypte, qui avaient finalement posé leurs valises au Québec, sans jamais retourner au Pays des cèdres –, vers l’Histoire avec un grand H, c’est un (très) jeune homme débarqué sur le Vieux Continent avec son lot d’idées préconçues, certes, mais aussi une étonnante capacité de réflexion.
Pour donner vie à ces cartes postales et à ce périple un peu fou (des milliers et des milliers de kilomètres sur les routes européennes, en scooter, vers la fin des années 1960, notre protagoniste visitant autant les dictatures fascistes de la péninsule ibérique que les pays situés derrière le rideau de fer soviétique), on a fait appel à l’excellent Mani Soleymanlou, qui se glisse dans la peau de l’auteur. Et sur un grand écran, on projettera des images superposées d’un acteur jouant Gil Kemeid, le père, alors qu’il se promène de ville en ville.
Source de réflexion, l’oeuvre est d’abord l’occasion de se gratter la tête à de nombreuses reprises, voire de carrément éclater de rire en découvrant les réflexions du principal intéressé. « C’est très beau. » « C’est très laid. » « Le vin ne coûte pas cher. » Le format carte postale n’aide certainement pas, mais découvrir les pensées de cet individu autant capable d’introspection que maladroit lorsque vient le temps d’entretenir sa flamme est une expérience… particulière.
Autre point paradoxal: Gil Kemeid débarque en Europe en 1968, année de la révolte étudiante française, bien entendu, mais aussi du Printemps de Prague. Pourtant, si notre protagoniste sera bel et bien longtemps coincé en France, en raison des grèves, il passera largement à l’écart des grands mouvements historiques, probablement comme des millions d’autres individus. Idem pour l’invasion de la Tchécoslovaquie par les forces de Moscou, qui n’aura pour effet que de le forcer à appuyer encore plus sur l’accélérateur pour tenter de rejoindre l’Autriche.
On pourrait croire que Le vieux monde derrière nous est l’histoire d’un rendez-vous manqué. Mais à travers toutes ces péripéties ordinaires, nous avons l’esquisse de la complexité d’un homme qui, on le devine, n’aura jamais le courage, la force, ou tout simplement l’envie d’explorer davantage, de sortir des sentiers battus.
Et sur scène, Mani Soleymanlou joue avec délicatesse ce fils qui renoue presque douloureusement avec son père, alors que ce dernier a été emporté rapidement par une maladie, il y a déjà plus d’une décennie.
Objet théâtral tenant autant de la mise en scène que du rabibochage père-fils à travers les années, Le vieux monde derrière nous est un regard fascinant sur une époque à la fois récente et disparue. Gageons qu’aujourd’hui, envoyer des DMs à sa situationship en voyageant en Europe à l’aide d’Uber, c’est un peu moins romantique…
Le vieux monde derrière nous, d’Olivier Kemeid, adapté et mis en scène par Denis Marleau, avec Mani Soleymanlou
Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, jusqu’au 6 décembre





