Il y a d’abord, semble-t-il, cette malédiction qui touche les compositeurs osant entreprendre la création d’une neuvième symphonie. Et de l’autre, on trouve un compositeur affaibli, amoindri, diminué par la douleur suite à la mort de sa fille, mais qui avait encore suffisamment d’énergie et de génie créatif pour produire une oeuvre remarquable.
L’homme en question, c’est le Tchèque, ou plutôt, à l’époque, l’Austro-Hongrois Gustav Mahler. Après la mort de sa fille, en 1907, le voilà qui s’engage dans la création de sa neuvième symphonie, un peu plus d’un an plus tard. Ce sera aussi une oeuvre qui ne sera jamais jouée du vivant de son compositeur, puisqu’il faudra attendre 1912, un an après la mort de Mahler, pour qu’on puisse enfin l’entendre.
Plus d’un siècle plus tard, le chef Rafael Payare a habilement dirigé les musiciens de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM), mercredi dernier, pour une présentation très automnale. Automnale dans tous les sens du terme, pourrait-on dire, car cette symphonie, ce voyage crépusculaire de 90 minutes, évoque à tout moment l’approche du froid, de la fin de la vie. Ce n’est pas pour rien, après tout, que le concert était intitulé Le chant du cygne de Mahler…
Sonorités doucereuses, lancinantes, mais sans jamais vraiment tomber dans le trop dramatique; la musique de Mahler a envahi l’espace de la Maison symphonique non pas avec la hâte et la précipitation d’une cavalcade, mais plutôt avec la lenteur d’un cortège funèbre, ou plutôt la grâce quelque peu douloureuse des feuilles qui tombent lentement des arbres. Comme si la beauté existait encore, dans notre monde, mais que son temps était compté.
Sous l’effet des cuivres, voilà donc cette ambiance douce-amère qui s’insinue en nous, qui s’installe dans notre coeur, dans notre tête. S’agit-il d’une « manoeuvre » musicale traîtresse? Va-t-on nous surprendre, nous faire sursauter avec un emballement inattendu des percussions?
Pas tout à fait: s’il est vrai que cette oeuvre a des ambitions, eh bien, symphoniques, c’est plutôt la retenue, la délicatesse, qui sont au menu.
Voilà donc une ambiance quelque peu romantique, mais aussi bigarrée, où transparaît clairement le deuil du compositeur. Mahler savait-il qu’il allait mourir bientôt? Se doutait-il que son oeuvre ne serait jamais jouée de son vivant?
Quoi qu’il en soit, maestro Payare avait un peu des airs de croque-mort, avec sa redingote noire. Rien qui n’entrave sa passion et sa maîtrise de l’orchestre, bien entendu, mais il est fort intéressant de constater à quel point les perceptions peuvent changer, en fonction de l’atmosphère dans laquelle nous nous trouvons.
Seul bémol: cette détestable multiplication des toussotements et des raclements de gorge. Oui, la saison froide est à nos portes. Et oui, offrir des pastilles pour la toux à l’extérieur de la salle crée un problème de déballement desdits remèdes. Mais par pitié, que ceux et celles qui se meurent de tuberculose prennent les choses en main et fassent preuve de respect pour les autres mélomanes…
Car non seulement a-t-on eu droit à un concert de toux au moment où l’orchestre interprétait la finale, d’une beauté particulièrement délicate, et qui nécessitait donc un silence absolu, mais cette représentation faisait l’objet d’un enregistrement. Quel gâchis…
Le public est tout de même sorti de la Maison symphonique en gardant en tête ces airs magnifiques, composés par un créateur de renom déterminé à donner vie à ses inspirations, malgré le deuil et la maladie.





