Anthony Bourdain a vécu une vie si incroyable que de l’adapter en film n’était qu’une question de temps, surtout suivant la tragédie de sa mort, il y a déjà huit ans. Avec un hommage tendre, senti et fort compétent à l’homme qu’il était, avant de devenir celui qui s’est fait connaître au monde entier, la question se pose toutefois à savoir si ce Tony, un biopic au final assez convenu, aurait plu à celui qui aimait tant rejeter tout sentimentalisme facile et, bien sûr, les conventions.
Fort du succès obtenu avec Blackberry, qui jouait certainement dans les plates-bandes de The Social Network, le Canadien Matt Johnson livre peut-être son projet le plus délicat à ce jour.
Un choix qui surprendra sûrement ses plus grands fans, qui le connaissent surtout pour l’absurdité de Nirvanna the Band the Show, dont le succès, l’an dernier, pour Nirvanna the Band the Show the Movie s’est vu couronné du prix du meilleur film au plus récent gala des Prix Écrans canadiens.
Les plus observateurs remarqueront d’ailleurs que son fidèle complice Jay McCarrol signe à nouveau la musique de son film.

Premier projet tourné à l’étranger, mais aussi premier où il se contente de rester derrière l’écran, on trouve certainement dans l’univers de Tony l’affection de Matt Johnson pour les laissés-pour-compte et la mince ligne entre le génie et la folie.
On se surprend aussi à retrouver la fougue, l’arrogance et l’innocence de ses protagonistes, autant dans la performance de Dominic Sessa en jeune Anthony Bourdain, que chez plusieurs autres personnages.
En fait, Anthony Bourdain avait une voix si unique que pour ceux connaissant un tant soit peu le personnage, il devient difficile d’y voir en Sessa le chef cuisinier devenu animateur télévisé au comportement imprévisible, le protagoniste s’effaçant aisément devant la farandole de personnages colorés qu’il croise au passage.

À noter que le film, comme son titre l’indique, s’intéresse à Tony, donc à Anthony avant qu’il ne soit Anthony. Plus concrètement, aux premiers chapitres de son excellent best-seller Kitchen Confidential.
Fin observateur, mythomane inavoué et amoureux des Autres avec un grand A, le célèbre cuisinier nous permet de s’enticher de Leo Woodall dans la peau du peu recommandable Sal, d’avoir envie d’en savoir plus sur les énergumènes qui peuplent la cuisine de The Flagship, mais on craque surtout pour Emilia Jones et Antonio Banderas.
La première, irrésistible et charmante à souhait, donne un peu de chair au rôle ingrat de faire-valoir et intérêt amoureux féminin, alors que le second est toujours plus excellent de rôle en rôle, depuis qu’il a embrassé à pleine capacité sa tendresse, sa sensibilité et sa vulnérabilité, qu’on reléguait presque toujours au second plan de sa beauté.

Avec un film encore visiblement inspiré par le scénario de Aaron Sorkin sur les origines de Facebook, on se demande si de tout miser sur une histoire d’amour frondeuse comme motivations aux origines du personnage égaré n’est pas un peu réducteur.
Si tout est bien recréé, que les images de Provincetown captées par Michael Bauman font rêver, et qu’on salue d’avoir apporté les parts d’ombres et de vomis, à la fois de Bourdain cet être éternellement imparfait que de la réalité des cuisines qu’il a révélée au grand jour, on se demande si la douceur et la tendresse qui émanent du long-métrage ne trahissent pas aussi le personnage.
Un peu comme si on était pris entre l’amour qu’on porte au sujet et le désir de le représenter avec exactitude. Comme pris dans cette imposture qui traverse tout le film à continuellement renier sa vraie nature et à rêver d’être écrivain, plutôt qu’un cuisinier.

Le film se terminant exactement au moment où le plus intéressant était encore à venir, incluant un cameo qui crée certainement un pincement au coeur, ne reste plus qu’à espérer qu’une telle oeuvre poussera encore plus de gens à se pencher sur l’héritage de M. Bourdain.
Des livres aux émissions de télévision, en passant par l’excellent documentaire Roadrunner: A Film About Anthony Bourdain de Morgan Neville, nous avons une vie qui parlait déjà d’elle-même, y compris avec la mort de ce personnage hors-normes.
Après tout, à l’instar de Michael, le décès n’étant pas explicitement mentionné dans ce film, tout est désormais possible pour la suite des choses.
6/10
Tony prend l’affiche en salle le 14 août.





