Il n’est plus nécessaire d’indiquer à quel point les réseaux sociaux ont peut-être eu un effet positif sur nos sociétés, à une époque, mais sont aujourd’hui synonymes de discrimination, de haine, voire parfois de violence se transposant sur le terrain. Pour avoir une vue d’ensemble du phénomène, et surtout pour comprendre l’évolution de cette descente aux enfers, le documentaire Inside the Rage Machine, publié par la BBC au printemps, demeure tout à fait pertinent.
Mettant en vedette Marianna Spring, la toute première journaliste du diffuseur public britannique spécialisée en désinformation et médias sociaux, le documentaire s’intéresse plus spécialement aux impacts, sur le terrain, d’un manque de modération sur les différentes plateformes.
On y évoque notamment le cas du Sri Lanka où, en 2018, des émeutes confessionnelles ayant fait plusieurs morts et provoqué d’importants dégâts auraient été provoquées par de la désinformation et des contenus haineux circulant presque librement sur Facebook, notamment en raison d’un manque, voire d’une absence totale de système de modération dans cette région du globe.
On y parle aussi, abondamment, des émeutes déclenchées par l’extrême droite au Royaume-Uni, en 2024, dans la foulée de la mort de trois jeunes filles participant à un cours de danse, dans la ville de Southport.
Dans les deux cas, nous dit-on, les fausses informations ont circulé si rapidement, alimentées par des groupes aux intérêts particuliers, ou encore des individus victimes d’années de propagande et de mensonges en circuit fermé, sur les plateformes numériques, que les autorités n’ont pas été en mesure de prévenir des explosions de violence.
À travers tout cela, Mme Spring s’entretient aussi avec d’anciens responsables de divers médias sociaux, dont Facebook, Twitter/X et TikTok. Et ce qui frappe l’imaginaire, c’est de se rappeler qu’il y a déjà eu – et il y a probablement encore, si l’on veut être parfaitement honnêtes – des gens dont le travail consistait à « rendre le web meilleur » en modérant justement les contenus.
Bien entendu, aucune plateforme numérique n’a jamais été parfaite, mais force est d’admettre que le tout a pris une direction particulièrement inquiétante et sinistre. Pourtant, l’exemple de la pandémie de COVID-19, avec son foisonnement de théories du complet, aurait dû convaincre les grandes plateformes d’investir encore plus dans leurs mécanismes de modération.
Ce fut d’ailleurs le cas… Pendant un temps. Sur Facebook et sur Twitter, par exemple, on s’astreignait à détecter ce qui pouvait poser problème, en plus d’indiquer que les grands médias étaient dignes de confiance.
L’argent avant tout, toujours
Mais devant la popularité monstre de TikTok, entre autres, Meta a décidé « d’aller vite et de casser des choses » pour développer ses reels sur Facebook et Instagram. Quant à Twitter, l’entreprise a été rachetée par Elon Musk, dont les premières décisions ont consisté à détruire les garde-fous et à congédier une grande partie du personnel, y compris l’équipe de modération.
Chez Meta, toujours, la réélection de Donald Trump à la présidence des États-Unis a provoqué une capitulation des grandes compagnies technologiques: déjà, Meta avait refusé de jouer le jeu, au Canada, et de verser une infime partie de ses gigantesques profits pour financer les médias d’ici, préférant bloquer les nouvelles sur ses plateformes, en laissant toute la place à la désinformation.
Ensuite, la même entreprise a éliminé ses équipes de vérification des faits, préférant laisser libre-cours à la « liberté d’expression », c’est-à-dire la haine, la violence, la discrimination.
Le message transmis par le documentaire est clair: les principaux médias sociaux contribuent activement à la destruction du tissu social et à la désintégration des sociétés démocratiques. Le tout au nom des profits, tout simplement, alors que siège, à la Maison-Blanche, un menteur invétéré ayant passé sa vie à inventer toutes sortes de choses, et qui a justement gagné deux élections présidentielles de cette manière.
Le constat est clair, direct et sans appel; pour Marianna Spring, d’ailleurs, pas question de proposer des pistes de solution, même si elles existent. Pour ceux et celles qui ne connaissaient pas les coulisses de ce phénomène, Inside the Rage Machine est un rappel de la fragilité de notre vivre ensemble. Et pour les gens qui suivent la situation de près, les « conséquences directes » du détournement des plateformes par des milliardaires assoifés de pouvoir feront malgré tout froid dans le dos.





