La vie d’un enfant adopté commence par défaut au moment de son adoption. Tout ce qui a précédé n’étant que suppositions, c’est dans une mission ambitieuse que se lancent la cinéaste Brigitte Poupart et sa fille adoptive pour combler les pages blanches et réconcilier les différentes solitudes dans leur bouleversant documentaire À travers tes yeux.
La dernière fois que l’artiste multidisciplinaire Brigitte Poupart s’est intéressée au documentaire, c’était pour l’extraordinaire Over My Dead Body, en 2012.
Il s’agissait d’un autre projet aussi percutant que personnel, alors qu’elle partageait son expérience et ses questionnements en lien à la fibrose kystique dont est atteint son grand ami, le chorégraphe Dave St-Pierre.
Mme Poupart se met d’abord en scène et en contexte, avec même des images de la télésérie Catherine, à laquelle l’actrice a participé.
Le titre finit ensuite par prendre son sens, alors que la mère artiste s’efface et laisse sa fille adoptive Fabiola Pierre non seulement raconter son histoire, mais aussi en prendre le contrôle, par le biais des limites du long-métrage.
Cette démarche est notamment effectuée en demeurant aux contrôles de la caméra, de son cadre, ainsi que dans le choix des images conservées au montage, entre archives familiales et images captées directement en Haïti.

La présence maternelle n’est jamais loin, toutefois, puisque le récit demeure pluriel, dans un désir de compréhension dans les zones grises de l’adoption, principalement celles liés au déracinement, notamment socioculturel.

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S’il prend peut-être un peu trop de place, le psychologue José-Tomás Arriola propose néanmoins des explications et des interprétations qui permettent de mieux contextualiser les combats intérieures de la jeune Fabiola.

Semblant s’inscrire dans les thématiques du magnifique documentaire Une histoire à soi d’Amandine Gay, sans en avoir le même ressentiment, le film qui nous intéresse a la richesse de vouloir repenser les discours et les approches liés à l’adoption et d’en ouvrir le dialogue pour en éviter les maux, inévitables.
Dans une narration partagée qui enrichit les angles et les visions, Brigitte Poupart se questionne elle-même sur ce qu’elle aurait pu faire différemment et ce que tout l’amour qu’elle porte pour sa fille ne pourra jamais panser.
Son talent et sa bienveillance naturels sont partout, le tout avec un regard empathique qui accepte ne pas avoir toutes les clés à une énigme et un questionnement identitaire qui ne prendra jamais fin.

Il y avait d’ailleurs quelque chose d’aussi beau à voir le duo s’exprimer et répondre aux questions suivant la projection dans le cadre des RVQC, puisque les deux se complétaient à merveille, avec une admiration et une affection mutuelles que les mots ne peuvent résumer.
Certes, la forme du documentaire a beaucoup évoluée avec les années et sans les explications qui ont suivis, on se perd un peu dans les dédalles du film.
Une fois la mise en contexte effectuée, y compris en montrant la réalité des femmes en Haïti, dont des entrevues percutantes avec des Reste-avec lors de leur périple en 2019, la volonté d’observation semble donner davantage dans le reportage. Cette errance dans le rythme fait alors office de pause, avant de culminer en une puissante et inoubliable finale mettant en scène des retrouvailles et des révélations avec leur lot d’émotions et de larmes.

La signature Poupart oblige, comme c’était le cas dans son long-métrage de fiction Où vont les âmes sorti l’an dernier, il s’agit à nouveau d’un portrait de femmes et aussi de famille, que ce soit direct ou de filiation, son autre fille Justine étant également incluse au récit et aux développements.
Grandement aidé des compositions du groupe Valaire qui s’amuse avec les chansons de Lakou Mizik qui magnifiaient déjà des oeuvres comme le superbe Kite Zo A ou le générique de Kanaval, le film se vit, nous habite et reste en nous.
En s’intéressant aux malaises, aux remords et aux regrets qui vont au-delà du syndrome du sauveur en offrant une vie meilleure à ceux qui en ont besoin, À travers tes yeux ose un discours qui n’est pas facile, mais essentiel.
8/10

À travers tes yeux a été vu dans le cadre des Rendez-vous Québec cinéma, suivant sa première à Cinémania l’an dernier et sa sortie en salle un peu plus tôt cette année.





