Sleepers de Barry Levinson n’est certainement pas un film facile, mais cette œuvre coup de poing traitant de justice et de vengeance continue d’être aussi pertinente aujourd’hui qu’au moment de sa sortie, comme permet de le constater l’édition 30e anniversaire disponible depuis peu.
À la fin des années 1960, dans le quartier de Hell’s Kitchen à New York, Shakes, Michael, John et Tommy, quatre amis inséparables, commettent un mauvais coup qui tourne au drame, alors que le chariot à hot dog qu’ils ont dérobé échappe à leur contrôle et passe à deux doigts de tuer un passant innocent. Envoyés dans l’une des maisons de redressement pour mineurs les plus strictes de tout l’État de New York, la Wilkinson Home For Boys, ils y subissent des abus physiques et sexuels infligés par des gardiens sadiques, ce qui les marquera profondément.
Des années plus tard, au début des années 1980, John et Tommy, maintenant des criminels notoires et ultra-violents, croisent dans un bar Sean Nokes, l’un des gardiens pédophiles ayant abusé d’eux, et l’abattent publiquement de plusieurs balles. Alors que s’ouvre leur procès pour meurtre, Michael, le procureur chargé de l’affaire, et Shakes, devenu journaliste, mettent en œuvre un plan ingénieux afin de se venger de leurs bourreaux d’autrefois en exposant la vérité au grand jour et en tentant de faire acquitter leurs deux amis, malgré le crime odieux qu’ils ont commis.

Adapté du roman éponyme de Lorenzo Carcaterra dans lequel l’auteur relate son passage douloureux dans une maison de redressement pour mineurs située dans l’État de New-York, Sleepers est un film dur, éprouvant, mais profondément marquant. Ce récit sur une amitié indéfectible s’impose comme une réflexion sombre sur les cicatrices laissées par l’enfance, mais livre surtout un commentaire cynique et tristement lucide sur la justice institutionnelle avec, d’un côté, des adolescents payant un fort prix pour une erreur de jeunesse, et de l’autre, des figures d’autorité abusant de leur pouvoir en toute impunité.
Puisqu’elle met en scène les abus que subissent les quatre amis aux mains d’un groupe de gardiens sadiques qui battent et violent les jeunes enfants dont ils ont pourtant la garde, la première partie de ce long-métrage en deux temps est probablement la plus difficile à regarder. La seconde prend parfois les allures d’un drame judiciaire, mais au lieu de se contenter de raconter une histoire de vengeance classique, le réalisateur remet en question la légitimité même de cette vengeance, et le film joue constamment sur une ligne morale trouble. Peut-on justifier un crime lorsqu’il est commis en réponse à une injustice monstrueuse?

En dehors d’une reconstitution d’époque crédible, Barry Levinson opte pour une réalisation classique, presque austère. Ce choix peut sembler manquer d’audace visuelle, mais il sert parfaitement le propos, alors que l’absence d’effets spectaculaires vient renforcer le réalisme du récit et laisse toute la place aux personnages, et à leurs traumatismes. Évitant le voyeurisme et suggérant plutôt que de montrer explicitement, le cinéaste conserve une certaine pudeur quand vient le temps de filmer les abus que subissent les jeunes, sans pour autant diluer le propos.
La distribution est l’un des grands atouts de Sleepers. Kevin Bacon incarne un vilain sournois, d’un réalisme terrifiant, loin de toute caricature. Dans un rôle plus discret, Robert De Niro apporte une gravité morale dans la peau d’un prêtre qui tente de garder les jeunes du quartier dans le droit chemin. Dustin Hoffman, qui joue un avocat alcoolique dont les heures de gloire sont derrière lui, et Brad Pitt, incarnant la version adulte de Michael, portent toute la tension du procès avec une intensité contenue mais efficace. Même les jeunes acteurs donnent au film une rare cohérence émotionnelle.

En se procurant la version ultra-haute définition de Sleepers, on obtient le film sur un disque 4K, ainsi qu’un code pour télécharger une copie numérique. Les deux revuettes sur l’édition ont été spécialement tournées pour le trentième anniversaire du long-métrage, et mettent en vedette Barry Levinson. Dans la première, le réalisateur parle de ce qui l’a attiré dans le livre, des changements qu’il a apporté à l’histoire pour son adaptation, et des défis de recréer Hell’s Kitchen à deux époques différentes. La seconde est consacrée au choix des acteurs, et à sa méthode de travail pour mettre à l’aise devant la caméra les acteurs débutant dans le métier.
Explorant les ravages psychologiques de la violence ainsi que les notions de justice et de vengeance dans une Amérique urbaine marquée par la brutalité institutionnelle, Sleepers demeure une œuvre puissante, dont les spectateurs ne sortent pas indemnes du visionnement.
7.5/10
Sleepers
Réalisation: Barry Levinson
Scénario: Barry Levinson et Lorenzo Carcaterra
Avec: Robert De Niro, Kevin Bacon, Brad Pitt, Billy Crudup, Ron Eldard, Jason Patric, Minnie Driver et Dustin Hoffman
Durée: 148 minutes
Format : UHD (4K et copie numérique)
Langue : Anglais, français et espagnol





