Bootblack, une tragédie américaine en deux actes

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On parle souvent du « melting pot » des cultures qui a contribué à faire des États-Unis le pays qu’il est devenu, mais la vie des immigrants ayant tout laissé derrière eux pour avoir leur part du rêve américain a souvent été injuste, comme l’illustre Bootblack, un diptyque du bédéiste Mikaël.

Débutant à l’automne 1929 et s’étalant jusqu’en 1935, le premier tome de Bootblack introduit Altenberg Ferguson, un fils d’immigrants allemands qui, suite à une dispute avec son père, fugue de chez lui. Quand il rentre à la maison quelques heures plus tard, l’édifice est en flammes, et ses parents périssent dans l’incendie. Avec la rue pour seul foyer, le jeune orphelin, rebaptisé Al Chrysler, devient alors cireur de chaussures et se lie d’amitié avec d’autres enfants pauvres de Brooklyn. Se faisant appeler les « Loups de l’East River », la petite bande multiplie les larcins pour survivre, et se bat régulièrement contre d’autres groupes de délinquants juvéniles œuvrant sur le même territoire, ce qui mènera Al directement en prison.

Le deuxième tome s’ouvre en 1945. Maintenant âgé de 25 ans, Al est libéré du pénitencier pour adultes où il purgeait sa peine. Tous ses amis des « Loups de l’East River » sont maintenant décédés, mais il décide tout de même de retourner dans son ancien quartier dans l’espoir de retrouver Maggie Beauford, la fille de l’épicier dont il est follement amoureux. Malheureusement, l’épicerie a fermé ses portes pour céder la place à un bureau de recrutement de l’armée, et comme le jeune homme n’a nulle part où aller et ne possède ni attaches ni argent, il s’enrôle pour un dollar par jour et des cigarettes à volonté. Reprenant le bateau dans le sens inverse, il se retrouve alors dans son pays natal, où il tentera de devenir un citoyen américain à part entière en combattant les forces allemandes sur le front.

Les couvertures des deux tomes

Il est assez incroyable qu’un franco-ontarien né en 1974 parvienne à décrire aussi bien l’Amérique des années 1930-1940 comme le fait Mikaël. Replongeant au cœur d’une époque dépourvue de filet social, où les orphelins étaient laissés à eux-mêmes et subvenaient à leurs besoins du mieux qu’ils pouvaient, où les immigrants ne trouvaient pour seule terre promise que le racisme, des boulots de misère les poussant souvent vers le crime organisé et des niques-à-feu pour se loger, ce qui ne les empêchait pas d’américaniser leur nom et de devenir soldats pour défendre, au péril de leur vie, une nation les traitant de façon ingrate, l’histoire de Bootblack aurait facilement pu être un roman tant elle est puissante et émouvante.

Des bas-fonds de Brooklyn aux champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale, le parcours de ce jeune homme désirant tellement s’intégrer à la société américaine qu’il traite les immigrants, dont il fait pourtant partie, de « sales métèques » est bouleversant, tout comme son histoire d’amour impossible avec Maggie Beauford, une jeune fille rêvant de devenir actrice pour vivre une autre existence que la sienne, et qui et ne veut rien savoir d’un vaurien vêtu de guenilles n’ayant aucun avenir, si ce n’est de finir égorgé au fond d’une ruelle. Sans trop vendre la mèche, il y a une ironie digne d’une tragédie grecque dans le fait qu’Al parte combattre les Allemands aux côtés des soldats de sa patrie d’adoption, avant de se retrouver dans le même village que ses parents ont fui.

Une page du premier tome

Gamins à casquettes accrochés à l’arrière de tramways qu’ils n’ont pas les moyens de se payer, zeppelins flottant dans le ciel, pont de Brooklyn embrumé, quartiers mal famés de Soho ou grande roue de Coney Island, Mikaël redonne vie à la New York d’antan grâce à son trait réaliste et fluide. En dehors des habillements et des voitures d’époque, il transmet beaucoup d’informations dans ses illustrations sans avoir recours au texte, et on devine la Grande Dépression ou la Deuxième Guerre mondiale à travers les grands titres des journaux peuplant ses cases, les boutiques en faillite, ou les affiches faisant la promotion des bons de guerre. On sent même l’évolution subtile de la métropole entre le premier et le deuxième tome, que dix ans séparent. La coloration puise dans le vert et le kaki pour dépeindre la froideur de la guerre sur le vieux continent, et teinte ses paysages urbains de sépia.

À travers la quête d’identité d’Altenberg Ferguson, c’est la promesse brisée de l’Amérique envers ses immigrants qu’explore Mikaël dans Bootblack, et l’histoire tragique de cette bande dessinée en deux tomes ne laissera personne indifférent.

Bootblack – Tome 1, de Mikaël. Publié aux éditions Dargaud, 64 pages.
Bootblack – Tome 2, de Mikaël. Publié aux éditions Dargaud, 64 pages.

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À propos du journaliste

Patrick Robert

Cinéma, musique, jeux vidéo ou bandes-dessinées, Patrick partage sa passion pour la culture populaire depuis plusieurs années à travers les critiques, les entrevues, ou les textes d’actualité qu’il signe pour de nombreux médias, parmi lesquels le blogue de Ztélé, La Vitrine, Le Coin du DVD, et évidemment, Pieuvre.ca.

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