New York Cannibals: dans les entrailles de la cité anthropophage

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Six ans après la parution de l’excellent Little Tulip, Jerome Charyn et François Boucq font de nouveau équipe pour New York Cannibals, une bande dessinée qui s’avère encore meilleure que l’album dont elle est la suite.

Se déroulant à New York dans les années 1970, Little Tulip introduisait le personnage de Pavel, un tatoueur particulièrement doué ayant grandi dans les goulags russes avant d’émigrer aux États-Unis, où il effectuait régulièrement des portraits-robots pour le compte de la police. Après que sa copine, Yoko, soit tombée sous les coups d’un tueur que les médias surnommaient « Bad Santa » parce qu’il se déguisait en Père Noël pour violer et égorger ses victimes, Pavel avait fini par adopter sa jeune fille, Azami, avant d’aider les forces de l’ordre à mettre la main non pas sur le coupable, mais sur les multiples assassins adoptant le même modus operandi.

New York Cannibals prend place vingt ans plus tard, en 1990. Pavel possède toujours sa boutique de tatouage à New York, et Azami est devenue une policière travaillant pour le poste de Washington Heights. Adepte de culturisme, la jeune femme musclée a tellement pris de stéroïdes qu’elle est désormais stérile, mais un beau jour, alors qu’elle poursuit des petits truands ayant volé la caisse d’un magasin, elle tombe sur un bébé abandonné dans les poubelles d’une ruelle. Considérant que le destin lui a envoyé cet enfant, elle décide de l’adopter sans avertir les autorités de sa découverte, ce qui entraînera la famille reconstituée dans un merdier inextricable, où les fantômes russes du passé de Pavel refont surface.

La couverture de l’album

Les personnes familières avec les personnages de Pavel et d’Azami dégusteront davantage ce nouveau récit les mettant en vedette, mais il n’est pas nécessaire d’avoir lu Little Tulip pour apprécier New York Cannibals, puisque l’album propose une histoire autonome, et explique toujours le contexte lorsqu’il fait des références aux événements du passé. Le scénariste Jerome Charyn continue d’explorer l’univers du tatouage, « une opération magique qui transforme celui qui le porte » et celui des mafias russes exilées aux États-Unis dans ce polar glauque, mais ajoute cette fois-ci le monde du culturisme au féminin, ainsi qu’une touche de mysticisme, à travers un groupe interlope se nourrissant de sang et de misère humaine, et symbolisant l’étrange cohabitation entre riches et pauvres dans la métropole américaine.

En dehors d’une intrigue criminelle qui mélange faux-monnayeurs, trafic de nouveaux-nés et une forme de vampirisme plus culturelle que surnaturelle, la force de New York Cannibals se situe du côté de sa galerie de personnages hors-normes, parmi lesquels Albatros, un informateur afro-américain et cul-de-jatte se déplaçant avec une agilité étonnante sur ses mains, Quinto, un trafiquant obèse s’habillant en femme et dont la vente de drogue cache un commerce beaucoup plus lugubre, Anna-la-Hyène, une chamane chauve échappée des goulags russes qui dirige maintenant un groupe de lesbiennes ayant pris goût à la chair humaine, sans oublier Azami, la femme à muscles, ou Pavel, un tatoueur croyant aux vertus magiques du dessin, qu’il trace comme des talismans sur la peau de ses clients.

Une page de l’album

François Boucq est le digne héritier de Jean Giraud, et à l’instar de Pavel, qui tente de cerner l’esprit des choses à l’aide de ses aiguilles remplies d’encre, ses illustrations vibrantes, texturées de dizaines de lignes fines et fluides, capturent l’essence même de la Grosse Pomme, en faisant un personnage à part entière de l’histoire. Des édifices, recouverts d’autant de graffitis que les tatous sur le corps de ses protagonistes, en passant par les couloirs souterrains du métro, habités par les junkies et les paumés, il nous entraîne dans les bas-fonds d’une New York que les touristes ont rarement l’occasion de voir. Il multiplie les images fortes, comme celle où Azami donne le biberon à son bébé adoptif, petite chose fragile dans les bras musclés de la femme massive, et injecte même une touche d’onirisme, en présentant des scènes où les tatouages prennent carrément vie.

Boucq et Charyn travaillent ensemble depuis 1986, et New York Cannibals représente l’apothéose de cette collaboration s’étalant sur plus de trente ans. Je ne saurai vous recommander assez chaudement cette bande dessinée, qu’on dévore de la première à la dernière page, et qui est aisément le meilleur polar graphique publié cette année.

New York Cannibals, de François Boucq et Jerome Charyn. Publié aux éditions Le Lombard, 152 pages.

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À propos du journaliste

Patrick Robert

Cinéma, musique, jeux vidéo ou bandes-dessinées, Patrick partage sa passion pour la culture populaire depuis plusieurs années à travers les critiques, les entrevues, ou les textes d’actualité qu’il signe pour de nombreux médias, parmi lesquels le blogue de Ztélé, La Vitrine, Le Coin du DVD, et évidemment, Pieuvre.ca.

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