Mary Jane: se souvenir des victimes, et non de leur assassin

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Au lieu de glorifier, une fois de plus, les crimes immondes de Jack l’Éventreur, Damien Cuvillier et Frank Le Gall s’attardent plutôt au parcours tragique de Mary Jane Kelly, sa cinquième et dernière victime, avec l’album Mary Jane.

Mary Jane Kelly, également connue sous les noms de Marie Jeannette et de Dark Mary, n’a certainement pas eu une vie facile. En 1879, à l’âge de seize ans, elle épouse un certain Davies, mais suite à l’explosion de la mine où son mari travaillait dans des conditions déplorables, elle se retrouve veuve moins de trois ans plus tard. Fuyant la misère et le pays de Galles, elle aboutit à Londres. Fraîchement débarquée dans la capitale anglaise, elle rencontre Peter White, un salaud qui, après l’avoir saoulée au gin, la vend à une tenancière de maison de débauche pour quelques shillings. Mary Jane se réveille nue dans une chambre verrouillée, et se voit forcée à se prostituer. La pauvre femme tentera de s’extirper de cette situation à plusieurs reprises dans les années qui suivront, mais ce n’est que dans la mort qu’elle trouvera finalement la libération, alors qu’en 1888, elle deviendra à son tour victime du tueur de Whitechapel, surnommé Jack l’Éventreur par les journaux.

La couverture de l’album

On se souvient malheureusement beaucoup plus souvent des tueurs en série que de leurs proies, et ce curieux phénomène sociologique ne date pas d’hier. À preuve, le nom de Jack l’Éventreur résonne encore plus d’un siècle plus tard, alors que celui des femmes qu’il a brutalement assassinées est majoritairement tombé dans l’oubli. Voilà pourquoi le scénariste Frank Le Gall a choisi de s’intéresser à l’une d’entres elles avec la bande dessinée Mary Jane. Dépeignant une Angleterre où les pauvres étaient traités comme du bétail et où les organismes de bienfaisance évoquaient davantage le bagne que la charité, l’album relate la descente aux enfers d’une femme victime d’une société injuste et de la violence des hommes, sans jamais spéculer sur l’identité ou les motivations de son bourreau, laissant dans l’ombre ce sombre personnage pour lequel l’auteur n’a manifestement ni fascination, ni intérêt.

Une page de l’album

Combinant l’aquarelle, le feutre et les crayons de bois, les illustrations réalistes de Damien Cuvillier dans Mary Jane sont très belles, et possèdent une mélancolie indéniable. Mettant de côté les teintes vives en faveur d’une coloration terreuse composée de gris, de brun ou de vert délavé, il redonne vie à la campagne anglaise de l’époque, la brossant parfois dans de larges cases qui prennent jusqu’à la moitié de la page, et ses dessins recréent le Londres des années 1880 avec brio, utilisant le fusain pour esquisser l’épaisse fumée noire s’échappant des installations industrielles, ou la crasse recouvrant cette cité considérée comme un joyau du monde. S’il montre sans ambages la violence de la société britannique envers les pauvres, il ne donne jamais corps à Jack l’Éventreur ni au meurtre sordide de Mary Jane Kelly, se contentant de le suggérer avec subtilité.

Bien que son récit digne de Zola et Dickens soit d’une infinie tristesse, la bande dessinée Mary Jane fait œuvre utile, en permettant de mieux comprendre la société qui a donné naissance au terrible monstre que fut Jack l’Éventreur.

Mary Jane, de Damien Cuvillier et Frank Le Gall. Publié aux éditions Futuropolis, 88 pages.


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À propos du journaliste

Patrick Robert

Cinéma, musique, jeux vidéo ou bandes-dessinées, Patrick partage sa passion pour la culture populaire depuis plusieurs années à travers les critiques, les entrevues, ou les textes d’actualité qu’il signe pour de nombreux médias, parmi lesquels le blogue de Ztélé, La Vitrine, Le Coin du DVD, et évidemment, Pieuvre.ca.

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