Les Serpents, un conte étrange et angoissant

0

La pièce de Marie Ndiaye, Les Serpents, présenté à l’Espace Go, est sans aucun doute une histoire de famille, mais une famille assez particulière. Un homme avec sa femme et leurs enfants, une ex-femme avec laquelle il a eu un enfant à présent décédé; cela ressemble à une situation possible. Quant à cet homme, il lui a bien fallu une mère pour le mettre au monde. Jusque-là, tout est normal.

Un jour de 14 juillet, en pleine chaleur dans une campagne où seuls les épis de maïs occupent le paysage, la pièce rassemble les trois femmes de cet homme: Madame Diss, sa mère, France son épouse actuelle, et Nancy son ex. Or, des caractéristiques surnaturelles et pour le moins inquiétantes de cet homme vont progressivement se révéler…

Marie Ndiaye est extrêmement talentueuse dans son écriture incisive et cynique, et elle multiplie les récompenses littéraires. Ses origines franco-sénégalaises semblent très présentes dans cette œuvre proposée où Rachel Graton, Isabelle Miquelon et Catherine Paquin-Béchard tiennent la scène avec brio.

L’action se déroule en France. Nous sommes un 14 juillet et Madame Diss, une femme très sûre d’elle, qui multiplie les mariages et les dettes, se rend chez son fils pour lui emprunter de l’argent. Elle n’est venue ni pour le feu d’artifice ni même pour embrasser son fils. Et au lieu de ce fils, dont on ignore le nom, c’est sa belle-fille qui l’accueille à l’extérieur de leur maison. France est une femme complexée, mal dans sa peau, enlaidie par la douleur et le rejet qu’elle a connu dans sa famille d’origine et sans doute aussi dans sa famille actuelle avec son mari et leurs deux enfants.  Elle admire Madame Diss pour la seule raison que celle-ci ne l’a pas rejetée à son mariage.

C’est que Madame Diss a bien d’autres choses à faire que de se soucier des autres. Elle a eu ce fils avec un homme dont elle a même oublié le visage. Ce fils qui battait son premier fils et le laissait jouer avec des serpents, qui a fait fuir sa première femme Nancy à la fois révulsée et attirée par cet homme. C’est ce que l’on découvre lorsque l’ex-femme de ce fils revient, paradoxalement attirée vers l’intérieur de la maison où il se passe des choses étranges…

Peu à peu se dessine le profil de l’homme qu’on ne voit jamais, mais que l’on entend parfois. Cet homme semble tout droit sorti d’un conte populaire africain. Un démon mi-humain, mi-serpent, peut-être, un ogre qui dévore ses enfants et qui n’use de ses épouses que pour l’en alimenter. Madame Diss représente sa part humaine, pas excellente, mais sans doute meilleure pour ses femmes que sa part extrahumaine. L’ambiance lourde du rapport de ces femmes et de cet homme est bien rendue par les personnalités des trois protagonistes, les mots qu’elles prononcent, mais aussi le son des cigales et le décor qui évoquent un été inquiétant.

Ce mélange de conte et de réalité déroute par moment, mais donne à l’écriture de la pièce une dimension intéressante et originale. Je ne suis pas sûre que l’on puisse en tirer des leçons pour les familles 100% humaines qui nous entourent. Ou, peut-être que oui. Toujours est-il que cette œuvre laisse au spectateur un sentiment d’inquiétude et de malaise particulièrement bien rendu et qui convient parfaitement à la scène théâtrale.

Les Serpents, du 12 novembre au 7 décembre 2019 à l’Espace Go

Texte: Marie NDiaye

Mise en scène: Luce Pelletier

Avec: Rachel Graton, Isabelle Miquelon et Catherine Paquin-Béchard


Autres contenus:

Contre la suite du monde, l’oeuvre qui triture les méninges

 

Partagez

À propos du journaliste

Sophie Jama

Anthropologue, écrivaine, journaliste

Répondre