Le roman-photo: sage comme une image

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La petite Bédéthèque des Savoirs est une amusante collection qui tente d’expliquer le monde un volume à la fois, et après avoir abordé des sujets aussi variés que le libéralisme, les zombies ou le conflit israélo-palestinien, c’est au tour du roman-photo d’avoir droit à son propre livre.

Critiqué autant à gauche qu’à droite, qualifié « d’immoral et d’abêtissant » par bon nombre d’intellectuels et de féministes, le roman-photo n’a jamais eu très bonne presse, et même au faîte de sa popularité dans les années 1970, alors que les éditeurs en écoulaient plus de douze millions d’exemplaires par semaine, ces publications à l’eau de rose ont toujours été la cible d’un certain mépris, au point où la vaste majorité des artistes œuvrant au sein de ces magazines (souvent pour des raisons purement alimentaires) utilisaient même des pseudonymes pour ne pas être associés à un genre aussi « honteux ». On sait par exemple que le tout premier roman-photo est paru le 8 mai 1947 dans le magazine italien Il Mio Sogno, mais comme il n’était pas signé, on ignore toujours à qui en revient la paternité.

La couverture du livre

Dans ces conditions, il n’est pas évident de retracer l’histoire de cette « presse du cœur », mais c’est une tâche dont s’acquitte à merveille le professeur de sémiotique Jan Baetens, l’un des premiers à avoir effectué des recherches universitaires sur le sujet. Utilisant un ton souvent humoristique (« On dirait que les personnages des romans-photos n’arrêtent jamais de parler, même quand ils s’embrassent »), son livre explore les origines d’un genre qui ne compte aucun chef-d’œuvre, seulement des navets, soulignant ses liens étroits avec le cinéma (Gina Lollobrigida et Sophia Loren y feront notamment leurs débuts), et relatant son déclin, provoqué par l’arrivée massive des téléviseurs dans les foyers. L’ouvrage aborde également les nombreuses parodies que ces publications ont inspirées, ainsi que l’avenir de cette forme d’expression à travers les œuvres récentes de certains artistes, qui lui ont redonné ses lettres de noblesse.

Une page du livre

Visuellement, Le roman-photo est un pur régal, dont on feuillète chaque page avec plaisir. Tout en puisant dans l’esthétique kitsch propre à ce genre de publication, Clémentine Mélois intègre le contenu de manière très créative, insérant les textes de Jan Baetens à travers des vieilles publicités par exemple. Proche du collage, ses compositions graphiques sont riches et inventives, et mélangent pêle-mêle des clichés ou des mots découpés dans des magazines d’époque, des détournements comiques de phylactères, et une multitude d’objets se superposant aux pages, comme des ciseaux, des marqueurs, ou la trace d’un baiser, ce qui donne un aspect foncièrement ludique à l‘ouvrage. Le livre se termine sur des extraits de vrais romans-photos (en italien en plus), ainsi que des suggestions de lecture pour approfondir sa recherche.

Rigolo, instructif, et magnifiquement mis en page, Le roman-photo constitue une lecture infiniment plus intéressante (et plus profonde) que le sujet dont elle traite, et au-delà des clichés, ce petit livre fort sympathique dresse le portrait captivant d’un genre souvent regardé de haut.

La petite Bédéthèque des Savoirs, Tome 26: Le roman-photo, de Jan Baetens et Clémentine Mélois. Publié aux Éditions Le Lombard, 88 pages.


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À propos du journaliste

Patrick Robert

Cinéma, musique, jeux vidéo ou bandes-dessinées, Patrick partage sa passion pour la culture populaire depuis plusieurs années à travers les critiques, les entrevues, ou les textes d’actualité qu’il signe pour de nombreux médias, parmi lesquels le blogue de Ztélé, La Vitrine, Le Coin du DVD, et évidemment, Pieuvre.ca.

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