Sang bleu, une incarnation de la dégénérescence sur les planches de la Chapelle

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À La Chapelle, Andréane Leclerc et Dany Desjardins présentent leur seconde création ensemble, dans une esthétique baroque.

Deux corps complètement nus entrent en scène en rampant. Ils portent un aspect reptilien qui nous évoque les premières formes vivantes sorties de l’eau pour aller sur terre. Au milieu de pétales de fleurs, de plumes et de filets, les corps se confrontent à la vie, se frottent au sol, se heurtent, se touchent, se maltraitent. Sont-ils humains? Quel est ce sang bleu qu’il veulent faire couler sur scène?

Dany Desjardins et Andréane Leclerc, respectivement danseur et contorsionniste de leur état ont en commun le fait de bousculer leurs disciplines. Andréane Leclerc fait un travail très poussé pour trouver une forme contemporaine à la contorsion. Circassienne formée aux techniques traditionnelles de contorsion, elle s’attèle depuis de nombreuses années à chercher une écriture scénique qui donne à cette discipline ancestrale et exigeante, un sens dramaturgique. Dany Desjardins lui, est fortement influencé par sa formation en arts visuels. Le résultat du spectacle présenté est une forme hybride, à la fois très incarnée et très visuelle.

Le spectacle n’est pas adapté à toutes les sensibilités et il faut accepter de se laisser déstabiliser par des images parfois dérangeantes, car souvent un peu dégoûtantes. Il y a quelque chose de l’ordre du répugnant dans cette pièce, et pour cause. C’est de la dégénérescence que veulent nous parler les deux créateurs-interprètes. Ils nous montrent le corps vivant en nous exposant métaphoriquement sa décomposition. Ils nous donnent à voir le corps par l’exposition de la chair. Cette chair à la fois molle et flasque mais aussi élastique et solide. L’homme au plus proche de l’être vivant primaire. Il n’est pas ici question de sentiment.

Entre allégorie du jardin d’Eden et tableau de la théorie de l’évolution, le spectacle porte une esthétique d’une belle étrangeté proche des peintures baroques ou religieuses. On pense inévitablement à Bosch et à Archimboldo. Les passages de fusion entre les deux corps sont d’une beauté presque mystique et la lumière ajoute au symbolisme des scènes. Pas certains néanmoins qu’ils soient arrivés à nous faire passer le fond de leur propos et de leur intention. Le décalage d’interprétation des deux artistes nous empêche d’embarquer tant il est difficile de savoir s’ils sont dans la provocation, la satire, le comique, l’exaltation ou toute chose encore. Finalement ce sont quelques moments, quelques tableaux que nous retiendrons du spectacle. Pour cela toutefois, la pièce reste une œuvre originale et intéressante.


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À propos du journaliste

Mathilde Perallat

Mathilde Perallat vient de France, et plus particulièrement de Provence. Avant de s’installer à Montréal, elle a passé plusieurs années dans la capitale culturelle française où elle s’est nourrie de théâtre, de danse et de cirque en forte quantité – autant que de qualité. C’est aussi par sa propre pratique des arts du cirque, en tant que danseuse aérienne, qu’elle est tombée amoureuse des arts de la scène. Formée en sociologie et en gestion, et doctorante à Concordia dans une recherche sur le rôle social que peut porter le cirque, Mathilde s’inspire et nourrit son âme et son esprit de spectacles en tous genres tout en continuant à se forger un esprit critique, cette critique qui fait si bien la réputation de son pays, pour le meilleur et pour le pire. Elle sait néanmoins mettre de l’eau dans son vin (selon les circonstances) et tente de donner des avis qui mesurent regard personnel et mise en perspective, toujours dans une grande ouverture.

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