« Les robots font-ils l’amour? », oeuvre sur le transhumanisme… et sur l’humain

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Le transhumanisme est un courant de moins en moins underground, un futur proche. Les robots font-ils l’amour? aborde ce thème et celui de la magnifique et riche imperfection humaine, du même coup. La scène théâtrale comme lieu de réflexion commune, dans l’éclat et avec poésie, c’est ce que propose Angela Konrad, à l’Usine C.

Le travail de la metteuse en scène d’origine allemande est salué chaque fois et sa carrière foisonnante au Québec nous a déjà marquée par la grande qualité de ses propositions, dans les dernières années. Les robots font-ils l’amour? ne fait pas exception à son habitude de s’entourer de comédiens et de concepteurs de talent, qui profitent du terrain fertile de l’œuvre pour nous émouvoir et nous faire rire.

Le décor est simple: une longue table devant un écran où sera projeté un diaporama, quatre micros que se partageront cinq docteurs/professeurs (habile décision). Chaque personnage est présenté par ses diplômes, ses recherches, ses publications. On accepte avec empressement et plaisir la proposition de colloque scientifique et de ses codes alambiqués… qui tomberont, heureusement, les uns après les autres.

L’utilisation de références vidéos, photos et nominales réelles quant aux avancées en intelligence artificielle, en Transhumanisme et en biologie participative (biohacking), apportent un trouble palpable dans la salle, tant l’accumulation des informations que l’on reçoit sur l’état actuel des choses est imposante.

Les questions éthiques auxquelles on s’attend seront touchées; améliorations physiques et cognitives et leur accessibilité, possibilité d’éviter la maladie, la grossesse, la mort, droits et limites des formes d’intelligences à venir et, surtout, la place de l’homme (le « chimpanzé du futur ») dans cet impressionnant panel d’avancements qui semblent obligatoires.

Devant la lourdeur du sujet, on accueille avec bonhomie les personnages extravagants, colorés, grotesques par moment, puisqu’ils sont très bien interprétés. Le travail des comédiens ne suffit toutefois pas à justifier certains glissements du texte, face à l’imposant sujet qu’il veut couvrir.

Les différences entre les personnages sont exacerbées tout au long de ce congrès virant au cauchemar pour ses organisateurs. Si la légèreté des blagues est d’abord agréable, l’impact est brutal quand on passe de l’esquisse de la profondeur de certains propos à des chutes plus ou moins heureuses.

Plutôt que d’alléger la matière à réfléchir, ces farces et retour en arrière évacuent une partie des contre-points envisagés. Le sujet de l’autisme, d’abord évoqué avec émoi devient comique de répétition… et le seul personnage qui représente avec franchise un parti de l’avancement à tout prix, est peu à peu déshumanisé (ce qui n’est pas vain, évidement). La voyant passer de femme d’affaire froide à psychopathe, on a tout à coup l’impression d’une sanction contre l’avancement, que la critique majeure de la pièce est qu’une position de telle nature soit pareillement froide et inhumaine. Cela participe aux allures de scénario catastrophe qui puisse limiter un débat sensible. Dans les extrêmes et la caricature où vont certains personnages, on a plutôt accès au commentaire de cinq humains instables qu’aux réels arguments de ce débat complexe.

Bien que le texte, inspiré du livre de Laurent Alexandre et Jean-Michel Besnier, manque parfois de nuance dans ces quelques écarts, et puisque le sujet est vaste, l’appel à la conversation est lancé et on sort de la représentation la tête pleine de questions, de conversations à avoir sur ces impossibles plus accessibles qu’on ne le croyait, sur cette science-fiction qui se fait des racines dans notre quotidien.

Les robots font-ils l’amour? est écrit et orchestré comme une relation sexuelle : Il y a excitation, plateau, orgasme (explosif!)… et finalement, période réfractaire. C’est ce dernier segment qui donne tout son sens à la pièce: l’humain est faillible. Imparfait.

C’est ce qui le rend humain, c’est ce qui en fait la beauté. Avec les mots de Rilke, on se détache des rôles de professionnels et de savants cacophoniques, on retrouve un peu de calme. Hors du temps, on peine à quitter la scène où plus rien ne se produira. On est vivant, simplement!

L’usage de la poésie est tout à fait juste, considérant qu’il s’agit encore de l’une des principales épreuves du test de Turing qui réussisse à départager l’homme de ses machines, de plus en plus intelligentes.

Le travail de Konrad et de son équipe est intéressant, les questions tout à fait d’actualité. Si le sujet vous interpelle, allez! Allez voir ce spectacle à l’Usine C, il ne fait pas ombrage à la réputation de la metteuse en scène et vous y apprécierez le travail des acteurs et actrices. Le théâtre fait œuvre quand il rend, de la sorte, au public le droit à la réflexion, qui n’avait lieu qu’entre les grands colonisateurs du monde moderne (Facebook, Amazon, Google, etc.)

La pièce est-elle imparfaite? Elle est assurément humaine.


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À propos du journaliste

Carolane Desmarteaux

Carolane Desmarteaux mène une vie pluridisciplinaire, metteur en scène et créatrice corporelle, hypnologue de profession et étudiante en neuroscience cognitive. Loin de la déchirer, toutes ces passions se rejoignent autour des concepts de perception et de conscience. Ce sont les filtres par lesquels elle reçoit ou conçoit une œuvre. Depuis quelques années, elle travaille avec des artistes de tous horizons à l’intégration des outils de l’auto hypnose à la pratique artistique professionnelle. En art comme en relation d’aide, c’est le sujet du langage qui l’intrigue et l’anime le plus.

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