Invisibles – Perdues au milieu de nulle part

1

Coincée dans une relation mère-fille qui l’étouffe, Chloé prend la poudre d’escampette aux États-Unis. Dans une oeuvre puissante et percutante présentée sur les planches du Théâtre La Licorne, cette adolescente qui deviendra une jeune femme découvre un monde peuplé d’êtres Invisibles, oubliés de tous.

Oubliés de tous, vraiment? Après tout, il y a d’abord la mère de Chloé, mère tout sauf parfaite, sans doute, mais qui est tout de même morte d’inquiétude pour sa fille. Il y a ce policier, ensuite, chargé de retrouver la jeune Chloé, et dont le quotidien se résume à être confronté à ce que l’humanité a de plus laid.

Pendant qu’au Québec, on se désespère de trouver un jour l’adolescente – tout en craignant de ne retrouver que son corps, ou de ne pas la retrouver du tout -, Chloé, elle, se rend rapidement compte qu’en sortant du « système », la vie quotidienne perd rapidement le léger vernis de civilisation patiemment appliqué depuis des siècles. Faim, froid, drogue, maladie, harcèlement, agression, viol… Les gens décidant de tout plaquer pour vivre au jour le jour – les femmes, surtout, bien sûr – sont constamment menacés, en danger.

Pièce dure, Invisibles s’appuie non seulement sur le texte solide de Guillaume Lapierre-Desnoyers, mais aussi sur le jeu tout aussi efficace des comédiens. Tandis que Josée Deschênes se ronge les sangs dans son pavillon de banlieue, Steve Laplante, lui, nous montre un policier à visage plus qu’humain dont le travail a franchement gangrené la vie personnelle. Père de deux filles, il s’est peu à peu transformé pour passer de l’état de père présent à celui d’agent de sécurité non officiel. Après avoir vu tant d’horreur, impossible d’en faire abstraction. Surtout, dira son personnage, qu’une bonne proportion des fugueuses sont retrouvées en bord de route, dans des conteneurs à déchets, ou dans des endroits encore plus sordides.

C’est d’ailleurs le jeu de Laplante, empreint de subtilité et de retenue, qui retient principalement l’attention. Désigné comme une sorte de voix de la raison, son personnage se retrouve au coeur de l’intrigue, et construira l’équivalent d’un pont narratif entre la mère et sa fille.

Oeuvre nécessaire, Invisibles force non seulement une réflexion sur l’existence de cet autre monde, celui de gens ayant décidé de tout plaquer pour disparaître, mais aussi sur les relations familiales, sur ces tensions qui sommeillent à moitié sous le calme apparent des vies trop bien rangées.

Ironiquement, d’ailleurs, la réflexion de ce journaliste au début de la pièce, à savoir que Chloé, au lieu de fuguer, aurait dû forcer un véritable dialogue avec sa mère, en dit probablement long sur les années qui passent. Mais voilà justement ce qu’Invisibles semblent vouloir forcer: une vraie prise de conscience, un éclatement des clichés envenimant trop souvent les relations familiales.

Invisibles, présentée au Théâtre La Licorne jusqu’au 16 mars.

Partagez

À propos du journaliste

Hugo Prévost

Cofondateur et rédacteur en chef de Pieuvre.ca, Hugo Prévost se passionne pour le journalisme depuis l'enfance. S'il s'intéresse surtout à la politique, à la science, à la technologie et à la culture, Hugo n'hésite pas non plus à plonger tête première dans les enjeux de société, l'économie ou encore les loisirs et le tourisme.

Un commentaire

  1. Pingback: « Les robots font-ils l’amour? », oeuvre sur le transhumanisme… et sur l’humain

Répondre